Ecrit dans Digressions et tergiversations. Lu 434 fois. 8 commentaires.

Je ne vais pas me lancer dans le vain débat pour ou contre le numérique, souris ou pinceau c’est quoi qu’est mieux, etc. Non je vais plutôt répondre à une question qui revient souvent dans les mails que je reçois de lecteurs du Journal de Bord ou de sympathiques admirateurs. On me demande donc souvent pourquoi je ne touche pas au numérique ou encore pourquoi je n’intègre pas le numérique dans mon travail.
En fait c’est assez simple. J’ai testé et essayé ces nouveaux outils, les Painter, ArtRage, Photoshop & Co, je m’étais même frotté à la 3D à une époque. J’ai toujours été passionné par l’infographie, ahlala DeluxePaint sur mon Atari 520ste ça décoiffait ! 16 couleurs une tuerie ! A l’Ecole Emile Cohl je m’étais aussi spécialisé infographie en seconde option, après l’illustration. Je me tiens au courant, je m’intéresse mais plus par passion. J’ai donc fait des essais, en couleur directe sur écran ou en partant de scans de crayonnés. Au final j’avais à peu près le résultat attendu, c’était bien «mes» illustrations mais j’étais terriblement frustré assis devant mon écran. Aucune sensation, aucun lien physique avec le support, je veux parler du grain du papier sous le pinceau, les odeurs, les accidents, l’influence de la lumière ambiante. Je m’étais aperçu que finalement je ne faisais que transposer ma technique dite traditionnelle sur écran. Je m’imitais.
Et j’ai pensé au parallèle avec un pianiste «classique» qui se met devant un synthétiseur. C’est marrant deux minutes, ça permet peut-être de bricoler, s’entrainer, s’amuser, on peut «composer» avec un ordinateur pas loin, c’est bien on n’embête pas les voisins avec un casque, etc. Mais pour l’exécution finale ce pianiste aura très certainement besoin d’un «vrai» piano, avec le toucher, la chaleur du bois, les vibrations, la texture des touches, le son qui enveloppe.
On compare aussi souvent le numérique avec l’arrivée de l’acrylique il y a moins d’un siècle qui a chamboulé pas mal d’habitudes. Mais je ne crois pas trop à cette symétrie car c’était uniquement le médium qui changeait. Ce qui était dans le tube. On utilisait toujours les mêmes outils, des pinceaux, couteaux et brosses. Avec le numérique le changement est radical. Nouveau support (écran, papier virtuel) et nouveaux outils (souris, stylets, écran tactile à l’avenir). Je ne crois pas que le numérique soit une forme d’évolution par rapport aux techniques traditionnelles. Je pense plutôt que c’est complètement différent. Autre chose. Qui pour l’instant n’est pas utilisé comme il faut car dans la très grande majorité des cas on ne fait que recopier papier & pinceaux. A mon avis, ceux qui sont en train de mettre la révolution en marche, sont ceux-là qui, avec des années de pratique ou formation académiques derrière eux, pense au numérique comme un simple outil à découvrir, à explorer et pas comme au substitut d’une technique existante trop longue et/ou difficile à apprendre. Des illustrateurs comme Sparth, Craig Mullins ou Justin Sweet (et tant d’autres), là je pense qu’on est radicalement dans l’expérimentation, la création originale (ou originelle qui sait ?), ce n’est ni de l’imitation de techniques classiques ni du remplissage au pot de peinture dans Photoshop, on voit émerger quelque chose de neuf et d’inédit.
Pour en revenir à la technique pure et dure je crois que le changement est beaucoup plus profond qu’une simple évolution. Un peu comme si notre pianiste se mettait à la guitare. Il ferait de la musique mais avec un nouvel instrument qu’il faudra apprendre à utiliser et maîtriser. Mais on n’apprend pas la guitare en quinze jours…
Même si je me tiens informé et bidouille à mes heures perdues, dans l’immédiat je n’ai vraiment aucune envie d’intégrer ces nouveaux outils à mon travail, où plutôt à ce que je fais actuellement. De plus je pense que j’ai encore d’énormes progrès à faire en peinture, j’ai encore beaucoup à apprendre et je suis bien loin du compte. Honnêtement et sans fausse modestie, je pense vraiment en être à mes tout débuts, je n’ai qu’une petite dizaine d’années d’expérience et dur labeur derrière moi et je commence seulement à être réellement satisfait (et encore pas toujours). J’ai posé les bases de mon univers et les premières pierres de ma technique. Maintenant il va falloir développer, améliorer tout ceci dans les décennies à venir et je ne suis pas pressé… Pour l’instant je n’utilise pas le numérique artistiquement, plutôt pratiquement, pour gagner du temps (impression et retouches des crayonnés par exemple). En revanche je ferai peut-être, certainement, autre chose avec le numérique. Complètement autre chose qui n’aurait rien à voir artistiquement et esthétiquement avec ce que je fais maintenant. Arriver à ne conserver que le savoir (gestion des couleurs, composition, cadrage) pour élaborer de nouvelles techniques, de nouvelles voies avec le numérique, se positionner dans la même optique que les illustrateurs cités plus haut. C’est-à-dire inventer. Mais il faudra trouver le temps et l’énergie pour chercher et expérimenter. Ce n’est pas gagné et quand je vois la marée numérique dans le monde de l’illustration et le peu de choses qui me plaisent ça me donne furieusement envie de faire de la résistance ;)
A part ces quelques réflexions c’est boulot boulot, finaliser les projets en cours. En fin de journée, le soleil s’est enflammé au-dessus des montagnes qu’on aperçoit par les fenêtres à l’arrière de l’appart…

  1. Le 13 juin 2006 à 9:44, Swal a écrit :

    Je suis bien d’accord avec toi. Mais il existe aussi un point non négligeable de travailler en numérique : la correction. On peut ainsi revenir autant de fois que l’on veut sur telle touche, telle partie de l’image ou effacer une partie en quelques secondes… C’est bien pratique. Mais après, il faut se poser la question suivante : est-ce que, en agissant de la sorte, je ne mets pas en péril mes touches nerveuses et parfois maladroites (et parfois salutaires) ? Ne vais-je pas tendre vers un sens du détail, une perfection absolue, le refus d’une quelconque inhabileté ? On rejoint ainsi tes absences d’accidents… Cela me rappelle un colloque d’Umberto Eco auquel j’avais assisté à Grenoble il y a quelques années. Il nous racontait ainsi qu’un journaliste lui avait dit à propos de son dernier livre (Le Pendule de Foucault, très bon) qu’on sentait qu’il avait été écrit sur ordinateur, maintes fois corrigés et revus, sûrement à cause de la richesse encyclopédique que cet ouvrage détient entre ces pages. Seul le dernier chapitre laissait transparaître une sorte de bâclage. Et Eco de répondre que tout le livre avait été écrit sur des feuillets volants, corrigés deux ou trois fois et que seul le dernier chapitre avait été rédigé sous Word, en vitesse… Ainsi, il faisait part de son avis sur la spontanéité, l’idée pure, jetée telle quelle sur le papier, fidèle, vraie. Pour lui, écrire sur ordinateur, où l’on peut revenir sur son texte ad vitam eternam, c’est alourdir ses mots, les enterrer sous des tournures pompeuses parfois, pour ne plus se retrouver au final qu’avec le reflet d’une idée. Parce qu’au bout d’un moment, à force de correction et de réécriture, on le laisse en son état le texte sur son feuillet. Faut pas déconner non plus ! ^^ Mais Eco - respect à son âge plein de sagesse - fait partie de ces auteurs respectables de la vieille école qui utilise encore les bonnes vieilles techniques.
    Après, on peut dire que l’expérience et la maîtrise de l’artiste peuvent suffire à freiner cet excès de perfection. Mais la tentation est plus forte avec le numérique. Vous en connaissez beaucoup vous des artistes actuels qui recommencent plus de trois fois une peinture ? ^^
    Moi je suis passé depuis peu au numérique et je suis assez séduit. Et puis, cela me permet de corriger plus facilement mes erreurs de couleur. Eh oui, un petit (petit j’ai dit) problème de daltonisme me gêne parfois lorsque je bosse en couleur… Merci papa !

    =)

    Swal

  2. Le 13 juin 2006 à 9:52, Nils a écrit :

    Donc si je résume ce que vous dites :
    "En fait c’est assez simple". "Je suis bien d’accord avec (…) papa."

  3. Le 13 juin 2006 à 13:08, Alice a écrit :

    J’aime beaucoup ce que tu as écrit Vincent et j’aime beaucoup ce que tu as répondu Christophe ! ( et même, ça me fait vachement plaisir ! )

  4. Le 13 juin 2006 à 13:51, Swal a écrit :

    Salut Alice ! Ca va ?

  5. Le 13 juin 2006 à 14:32, adan a écrit :

    Comme diraient les baccheliers sur leur copie de phylo: oui et non.

    Pour ma part je n’ai jamais utilisé vraiment à fond les techniques dites "tradi" mais je te rejoins sur le côté "spontanéïté" … même si on peut aussi trouver de bonne sensations dans le "nerveux" à la tablette graphique qui gère les pressions, les vitesses du geste, … comme toutes les tablettes aujourd’hui je crois. Je connais pas mal de collègue illustrateurs qui se sont affranchi du papier dans sa totalité et franchement, en ce qui me concerne j’aime trop le papier, et me noircir les doigts au 2B … avant de passer le tout à l’ordi, et pourquoi pas, une fois mes applats coul. faits retoucher, rajouter des craies grasses, rehausser de crayons coul. ou de peinture.

    L’ordi n’est pour moi qu’un outil de plus dans la palette des choix d’aujourd’hui. Il n’est en rien exclusif … même si j’avoue que le travail de nicolas bouvier, qui s’est affranchi des outils "tradi", (merci pour le lien au passage!!!) a de quoi faire palir les peintres les plus accomplis …

    J’ai bon là dans ma copie de phylo? ;o) … Maintenant, les maths: 43-14? donc 4 dizaines moins une, plus 3 unités moins 4 … gniiiiiiiiiiiii, gnélecerbvôkichauf!!!

  6. Le 13 juin 2006 à 17:13, Nils a écrit :

    Je voudrais quand-même porter votre attention sur le fait que si vous étiez de bons citoyens, vous travailleriez uniquement en numérique.
    Quand vous travaillez à la main :
    - vous vous éclairez avec des lampes (même pas économes, je suis sûr),
    - vous consommez quantités de papier : vous contribuez à la déforestation et donc à la disparition de milliers d’espèces vivantes animales et végétales,
    - vous consommez plein de crayons et pinceaux, qui sont composés de bois (encore des arbres), de poils de marte et autres bêtes poilues, de métal (et la métallurgie ça pollue beaucoup), de graphite (extrait de carrières par des enfants daltoniens handicapés et fumeurs),
    - vous utilisez des quantités astronomiques de peintures, notamment acrylique, ainsi que des solvants, des adhésifs, des fixateurs, etc. Tous produits chimiques qui pour la plupart sont nocifs très pour l’environnement.

    Par contre, sur ordinateur :
    - vous avez à peu près tous déjà un PC ou un Mac, donc la pollution engendrée par sa fabrication est déjà réalisée, et de toute manière beaucoup plus faible que celle qui résulte de la fabrication des pinceaux, de la peinture, etc. que vous consommez à longueur de journée,
    - votre ordi ne consomme pas des masses d’électricité, donc n’engendre pas beaucoup d’émissions de gaz à effet de serre, et est déjà rétro-éclairé,

    -

  7. Le 13 juin 2006 à 20:52, Alice a écrit :

    Très bien Christophe ! et toi ? Tu es à Lyon ?

  8. Le 16 juin 2006 à 21:54, manu a écrit :

    Je réponds à Nils (désolé je ne sais pas si c’ est du second degré), mais tant pis je passerai pour un type obtu sans sens de l’humour.
    -Les lampes consomment elles plus qu’un ordinateur? Je ne pense pas
    -Le papier que l’on consomme: bon je n’ai pas d’exellent argument à t’oposer mais ce papier n’est qu’une goutte d’eau comparé aux tonnes de papier gaspillées dans chaque ville française en publicité dans nos boites aux lettres; (parfois pres d’un kilo par semaine et par boite, faites le calcul au niveau national)
    -bon pour les pinceaux et autres, je pense que ce n’est pas sérieux
    "- vous avez à peu près tous déjà un PC ou un Mac, donc la pollution engendrée par sa fabrication est déjà réalisée, et de toute manière beaucoup plus faible que celle qui résulte de la fabrication des pinceaux, de la peinture, etc. que vous consommez à longueur de journée,"
    là aussi c’est surement une plaisanterie,
    Sans être un intégriste écologiste, il serait apréciable de ne pas mettre des infos erronées ou qui prêtent à confusion dans ce domaine.

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