Ecrit dans Digressions et tergiversations. Lu 238 fois. 6 commentaires.

V

ous avez peut-être entendu parler de l’affaire BD « Vilebrequin ». Une BD mal imprimée, un éditeur qui fait plus ou moins la sourde oreille, des auteurs dans une situation pénible et un syndicat épatant… Je vous invite à lire le détail de cette affaire qui vient de se terminer au tribunal.
Tout d’abord un bon résumé du commencement ici :
«Le vendredi 8 juin 2007, le Groupement des Auteurs de Bande Dessinée du SNAC a été informé par le dessinateur Obion et le scénariste Arnaud Le Gouefflec d’un problème concernant l’impression de leur ouvrage Vilebrequin. Cet ouvrage devait sortir le 15 juin au sein du label KSTR des éditions Casterman. Suite à une erreur de mise en page dans le fichier d’impression, l’ensemble du premier tirage de l’ouvrage, soit 8000 exemplaires, a été mal imprimé mais a pourtant été envoyé en librairie.
Le souci : un décalage d’une page au début de l’album. C’est à dire que la page 1, au lieu de se trouver logiquement sur une page de droite, se retrouve à gauche, en vis à vis de la page 2. Du coup, les 98 pages du livre sont entièrement décalées. Or il se trouve que tout l’album avait été travaillé justement sur un concept de petites scènes de deux pages jouant sur la symétrie des vis-à-vis. Cette erreur handicape donc grandement la lecture, la bonne compréhension, la qualité et l’avenir de l’ouvrage et surtout dénature totalement le travail des auteurs.
Informés tardivement de cette malfaçon, alors que l’album était déjà en route pour les librairies, les auteurs ont demandé à Casterman de procéder au retrait des livres de tous les points de vente, ceci en attendant une réédition conforme au récit tel qu’il avait toujours été prévu qu’il serait publié entre les auteurs et leur éditeur Didier Borg.
Devant le refus de l’éditeur de reconnaître le caractère défectueux des ouvrages et d’en informer clairement les libraires, les auteurs se sont donc tournés vers le syndicat pour tenter une médiation, ce qui a été immédiatement mis en œuvre par nos représentants, avec le souci de parvenir à un accord qui soit équilibré et source d’apaisement dans ce dossier.
Après trois jours entiers de négociation, et alors que les livres étaient d’ores et déjà présents dans un bon nombre de librairies, le Groupement des Auteurs de Bande Dessinée a constaté l’impossibilité d’une médiation, Casterman refusant toujours de reconnaître le caractère défectueux de l’album et de répondre favorablement aux demandes des auteurs, portant sur un retrait immédiat des livres et une information très claire à transmettre aux libraires. En conséquence, les auteurs se réservent la possibilité de porter cette affaire devant la justice, afin de faire interdire la vente du livre en l’état et de faire réparer le préjudice qu’ils ont subi.»
Fin du premier acte…

Fin juin, on passe la vitesse supérieure.
«En l’absence de tout accord avec leur éditeur, les auteurs Obion et Arnaud Le Gouëfflec ont fait assigner la société Casterman par leur avocat Me Dominique de Fremond afin de la contraindre principalement à :
• Retirer les ouvrages litigieux de la vente,
• Justifier de la destruction des exemplaires défectueux.

Fin du second acte… Là, petit interlude, les éditions Casterman n’ont pas apprécié les commentaires sur le blog des auteurs et ripostent durement (« Vous n’avez plus la parole ») :
«Suite au courrier officiel de Me Zylerstein, représentant les éditions Casterman, les commentaires en rapport avec les notes, passées ou futures, concernant l’affaire Vilebrequin seront désormais fermés. En tant que gestionnaire de ce blog, je suis responsable, bien entendu, des propos que j’y tiens mais également des commentaires parfois passionnés de visiteurs bien souvent anonymes.»
Ce qui me fait réfléchir aussi sur le contenu de mon blog, ça fait froid dans le dos et je serai certainement plus vigilant à l’avenir…

Et pour finir, dernier acte, la semaine dernière. Casterman est condamné on peut lire le dénouement complet ici « une décision qui rend justice aux auteurs » et je souligne et applaudis ces quelques mots :
«Le comité directeur du SNAC-Groupement des Auteurs de Bande Dessinée se réjouit de ce jugement. Si l’obligation de retrait de la vente de l’édition litigieuse était effectivement devenue inutile en l’état, le tribunal a bien reconnu l’atteinte au droit moral des auteurs ainsi que le bien-fondé de la procédure entamée afin d’obliger Casterman à tenir compte de la volonté des auteurs de voir respecter l’intégrité de leur œuvre. Nous espérons que ce jugement mette un terme définitif à cette affaire.
Le groupement des Auteurs de BD tient à réaffirmer qu’il a toujours privilégié la négociation dans cette affaire et qu’une procédure judiciaire n’a été introduite qu’en toute dernière extrémité. Cette volonté de négociation est la même dans d’autres litiges opposant ces derniers mois des auteurs à leur éditeur. Les solutions amiables ont toujours été privilégiées, et elles ont été trouvés grâce à la réelle écoute dont ont su faire preuve les éditeurs concernés.
Nous réaffirmons notre volonté de considérer les éditeurs, quels qu’ils soient, comme des partenaires et non pas des adversaires et d’être considérés par ces partenaires comme des interlocuteurs avec lesquels il faut compter. Nous espérons que des discussions saines et intelligentes puissent se dérouler pour travailler concrètement et sereinement à l’amélioration du statut et des conditions de travail des auteurs, objectifs qui ne peuvent que profiter à l’ensemble du monde de la bande dessinée.»

En complément, sur le site des auteurs, les messages complets relatant l’affaire, c’est par . Et la même chose sur le site de SyndicatBD, par ici. Et pour finir un excellent article sur un nouveau site consacré à la littérature mis en place par le NouvelObs, c’est par .

Tout ceci aurait pu être évité, c’est pénible, dommage et très inquiétant. Ahurissant de voir qu’on doit encore en arriver là… Mais d’un certain côté, je suis rassuré de voir qu’on peut toujours se défendre et se faire respecter. A méditer.

  1. Le 26 septembre 2007 à 17:22, brunob a écrit :

    Merci pour cette "revue de presse" d’une impressionnante exhaustivité!

  2. Le 26 septembre 2007 à 17:30, Julien a écrit :

    "Justice For All", j’ai crû que tu allais nous causer de Metallica :-)

    Sinon, content pour les auteurs de Vilebrequin, comme d’autres, oui.
    Il y a une "justice" pour les litiges, oui, mais heureusement d’ailleurs, tiens !

    C’est quand même dingue de devoir passer devant les tribunaux pour ce genre
    de grosse grosse bourde. Est-ce que l’éditeur s’est expliqué sur le pourquoi du
    comment de cette malfabrication ? …

  3. Le 26 septembre 2007 à 18:55, Gally Mathias a écrit :

    Cette histoire est vraiment complètement folle… 
    Je suis les péripéties de toute cette carabistouille depuis (presque) le début. C’est complètement aberrant… J’ai du mal à croire qu’un éditeur ait essayé "en douce" de fourguer des bouquins qui auraient dû être envoyés au pilon… Incroyable O_o

    L’important, maintenant, c’est que ce jugement ne soit pas cassé. M’enfin, je vois mal l’éditeur se pourvoir en cassation, ce serait lourdement insister et refuser de reconnaître ses erreurs. Wait and see…

  4. Le 27 septembre 2007 à 17:22, manu a écrit :

    Ils ont été condamné à quoi en fait, Casterman? J’ai pas l’impression qu’il y ai de gagnants dans l’histoire, ni les lecteurs, ni les auteurs, ni le marché de la Bd francophone.

  5. Le 27 septembre 2007 à 19:13, Marco a écrit :

    Obion précise sur son blog que tout exemplaire défectueux peut-être échangé sur simple demande au libraire. Et puis c’est très encourageant de :

    1/ Voir des auteurs se défendre et défendre leur oeuvre sans peur des éventuelles conséquences dans le milieu (la faute commise était quand même inexcusable),
    2/ Un syndicat qui fait son travail et soutient les plaignants,
    3/ Noter que, loin d’être procéduriers, la médiation a été la première chose tentée…

    On prouve ainsi que l’éditeur n’est pas tout puissant, que le ou les auteurs ont toujours le droit et le devoir de revendiquer et tenir ferme sur leurs idées, surtout dans le cas d’un non respect de l’oeuvre… Et puis le talent de ces auteurs et ma foi dans "le bon sens partagé" me font éspérer que ce jugement ne nuira en rien à leur carrière…

  6. Le 5 octobre 2007 à 10:06, kris a écrit :

    Un éditeur est aussi un financier, et non, ça ne m’étonne pas qu’il essaie de refiler un produit peu ou très défectueux (selon ou l’on se place) en douce…
    Attention je ne justifie pas cette attitude !
    Essayez-d’imaginez le coût de la mise au pilon de la malfaçon : je n’aimerais pas être dans les baskets du maquettiste qui a commis la bourde, ça a dû chauffer pour lui !
    Je ne suis pas sûr que tous les auteurs aient intérêt a être aussi procédurier : Que dire des couleurs imprimées. L’unique et première édition du prince des écureuil (merveilleuses couleurs prépubliées dans Bodoï !) de yann / haussman, cette impression dis-je, est dégueulasse, sombre, avec des noirs qui bavent, elle n’a pas été retirée du marché pour autant…
    Elle sera un jour côtée, sans doute…(elle a un cahier de croquis réservé a la "première édition"
    Concernant Villbrequin, Justice a été obtenue pour les auteurs, ça ç’est cool et très juste : L’éditeur se doit de faire son métier un minimum correctement !
    Vont-il pouvoir continuer de travailler avec CASTERMAN s’ils le souhaitent, celà est moins sûr…

Ecrire un commentaire

Comment afficher un avatar ?
Allez sur le site Gravatar, enregistrez-vous, chargez votre image et assignez-la à votre profil (une image de 80x80 pixels). Pour que votre avatar s'affiche dans les commentaires, il suffit d'indiquer exactement la même adresse email que celle que vous avez renseignée sur le site Gravatar et le tour est joué !