n allant en France pour mes vacances le mois dernier, je me faisais une joie de sillonner les librairies pour acheter quelques Bds, bouquins & co. Mais je ne m’attendais pas à être complètement déboussolé. Perdu, ne sachant plus où donner de la tête devant une production monumentale. Même à distance je suis l’actualité et même en n’ayant pas mis les pieds dans une librairie française depuis dix mois, je n’imaginais pas être sonné par cette déferlante. Plus aucun repère, que des suites et des nouveautés. Il y avait tellement de choses à voir sur les tables, gondoles et encore plus dans les rayons, « trop d’informations tue l’information », à un tel point que je n’ai finalement rien acheté… A la limite de l’écœurement. J’ai quand même vu quelques jolies choses mais beaucoup – trop – qui n’ont pas retenu mon attention. A la lumière de ce que j’ai pu voir et entendre ou vivre cette année, je me suis fait la réflexion suivante. C’est un peu long, désolé. A propos des droits d’auteur, des paiements. Ca fait un peu marchand de tapis mais bon.
C’est une question qui, il me semble, concerne l’édition jeunesse et la Bd. Je vais partir d’un exemple simple. Disons que la réalisation d’un album illustré par un illustrateur coûte - dans l’absolu - 9000€. Un calcul d’apothicaire (je précise), temps de travail, formats, matériel, recherches. Je sais bien qu’on peut difficilement calculer ainsi mais estimons la valeur réelle de ce travail à 9000€, ok ? Un peu comme si on commandait une peinture à un peintre ou plus terre à terre, comme si on achetait une chaise à un artisan, on paye en sortant du magasin.
Je poursuis et détaille le processus. Généralement un éditeur, pour ce genre de projet, propose une avance (par exemple 5500€ en plusieurs fois, une partie à la signature du contrat et le reste à la remise des illustrations) plus un pourcentage de 3, 4 voire 6%, un équilibre à négocier. L’illustrateur commencera à toucher des droits quand les ventes auront atteint l’équivalent de 5500€ en pourcentage. Ca prend généralement quelques années et en imaginant que le livre se vende comme il se doit et fasse sa vie normalement, le travail de l’illustrateur sera un jour payé « à sa juste valeur » (ce n’est pas vraiment le terme approprié mais je n’ai pas trouvé mieux). Donc plus ou moins rapidement et les 9000€ de « départ » seront atteints. Et si le livre cartonne, l’illustrateur pourra même faire du « bénéfice ». Vous suivez ?
Mais hic, là où ça coince maintenant, il me semble, c’est que la situation de l’édition change ou a changé. J’en ai parlé souvent avec des amis éditeurs, il y a une telle production que les libraires ne peuvent plus stocker les livres, les vendre « comme il faut », les laisser quelque temps sur les tables et ne pas les faire disparaître tout de suite dans les rayons ou dans les bacs. Par exemple, pour les fêtes de fin d’année, certains libraires n’ouvrent plus les cartons en provenance des éditeurs après la fin novembre, les tables et rayons étant déjà surchargés. Un éditeur doit donc publier le livre bien en amont, en septembre ou octobre pour espérer s’assurer une place au soleil, bien visible, jusqu’à la fin de l’année. On peut lire un résumé là-dessus ici, un extrait :
«…Mais le livre de jeunesse souffre des mêmes maux que le reste de l’édition. En premier lieu, la propension à la surproduction: 10485 titres nouveaux en 2006, alors qu’en 1990 on n’en comptait que (si je puis dire) 7245. Soit 45% de hausse ! La qualité y gagne-t-elle ? On craint d’en douter. La visibilité est mécaniquement réduite pour la plupart des titres. Face au trop-plein, le libraire excédé est tenté de privilégier les séries, les titres déjà familiers. Il faut savoir que, selon le SNE, 30 licences font un quart des ventes de livres pour la jeunesse: les “Petit ours brun”, “Nana”… et, bien sûr, “Harry Potter”. De même, comment ne pas céder à la tentation d’accorder plus d’importance aux livres à retombées multiples ? Cartables, trousses, crayons, jeux, gadgets, tout y passe. Rentabilité assurée. Effort minimal…»
Ensuite gros retours chez l’éditeur, ce que je constate sur les relevés de droits d’auteur en mars. Il me semble que cette situation, finalement, pénalise la vie d’un livre et limiter sa visibilité, sa diffusion. De fil en aiguille, le travail de l’illustrateur ne sera peut-être jamais payé « à sa juste valeur », ou peut-être, qui sait, dans dix ans.
J’en ai déjà subi les conséquences. Il y a quelques années je m’étais occupé d’une série de gros romans pour jeunes lecteurs, on me l’avait présenté comme une alternative à Harry Potter. Apparemment les budgets étaient limités et on m’avait proposé de « petites » avances et des pourcentages en m’assurant que je devrais toucher pas mal sur les ventes. Finalement, il me semble qu’Harry a eu raison de cette série. Je n’ai jamais touché un centime de plus et maintenant je reçois des lettres pour acheter les stocks à prix réduits avant la mise au pilon…
Autre exemple pour un album grand format, j’avais touché dans les 2500€ d’avance, un peu riquiqui vu l’ampleur du travail. J’ai réalisé le livre il y a quelques années en arrière et je n’ai à ce jour pas touché un centime de plus. Artistiquement ce fut une réussite mais financièrement ce n’est pas encore tout à fait ça…
Puis la trilogie sur le fantastique chez Casterman qui me permet de toucher des sous presque dès la première année ! Succès, ventes des droits à l’étranger, édition dérivée, etc. Ca commence tranquillement mais sûrement. Je pense que là, l’équation fonctionne plutôt bien, un bon équilibre entre ce que j’ai mis au point avec l’éditeur pour la réalisation des livres, leur diffusion et leur exploitation. Chacun fait son boulot honnêtement et chacun y trouvera son compte au fil du temps, j’imagine.
Et dernier exemple avec un projet d’album où je touche tout de suite une grosse avance (au-delà de 8000€) plus 3%. Pour le coup, je ne suis pas près de voir des pourcentages avec une telle avance mais au moins, je « rentre dans mes frais », si je puis dire.
J’en viens à ma conclusion. Est-ce que finalement, à l’heure actuelle, la dernière proposition ne serait-elle pas la plus favorable à l’illustrateur ? Une grosse avance serait une certaine forme de garantie ? Cela permettrait à l’illustrateur de ne pas subir les aléas et fluctuations du marché. Est-ce que finalement aujourd’hui, compte tenu de la situation en librairie, ne serait-ce pas risqué voire dangereux pour un illustrateur de miser sur les ventes du livre pour espérer être « payé à sa juste valeur » ? C’est remettre son avenir financier entre les mains de l’éditeur qui va gérer plus ou moins bien la diffusion et la pub du livre et dans celles des libraires qui influeront sur la vie du livre en fonction de l’évolution du marché, non ? Est-ce que les contrats proposés actuellement sont encore d’actualité, bien adaptés ? Est-ce que finalement à l’avenir les illustrateurs n’auraient pas intérêt à exiger des avances musclées pour remplacer un hypothétique succès ou éviter de fâcheux désagréments ?
Voilà… J’ai des débuts de réponse que j’apporterai plus tard et espère que tout ceci est compréhensible. A méditer.

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Cet état des lieu, mon cher Vincent, est très bien senti et malheureusement bien réel. Pour ma part j’en subit les frais également sur mon livre sorti l’année dernière : petite avance et (très) mauvais suivi marketing de l’ouvrage par l’éditeur. Paradoxal et incompréhensible, l’éditeur ne donne pas au livre les moyens de réussir et de le faire prospérer. A son niveau, l’illustrateur ou l’auteur est bien incapable de faire gonfler les ventes. C’est comme tu le dis un risque pour l’illustrateur d’attendre après les ventes quand il ne maitrise rien et qu’il ne peut pas compter sur l’éditeur. Une grosse avance est la solution en effet mais l’éditeur, même s’il est parfois peu efficace, n’est pas fou…
D’après ce que tu décris, il me semble que les éditeurs sont un peu dans la même situation que toi. Ils espèrent que leur livre va marcher et qu’ils vont pouvoir faire des bénéfices dessus. Ils sont obligés ou se sentent obligés de jouer la surenchère au niveau des titres pour être visibles. Pour chaque titre, ils doivent se dire que si jamais ça marche, tant mieux, ils feront des bénéfices et l’auteur et l’illustrateur pourront touhcer un peu plus.
Autrement dit, le "juste prix" n’a plus grand chose à faire dans l’histoire, il ne veut plus rien dire. C’est le prix de marché qui compte, et celui-là, c’est l’avance et uniquement l’avance. S’il y a des bénéfices ultérieurs, c’est parce que le prix de marché aura augmenté grâce au succès, qui se fait de plus en plus rare et sur lequel on ne doit plus compter.
Autrement dit, je suis plus pessimiste que toi et rejoins l’avis d’Anthony : ce que l’éditeur te paie comme avance, c’est ce qu’il juge être le prix de marché de ton travail. Tu as fortement intérêt à négocier, mais je serais étonné que tu parviennes à augmenter les avances de beaucoup.
Pour ajouter une note d’espoir (quand même) : je trouve que les librairies en ligne (type amazon) permettent justement de laisser les albums plus longtemps à la vente. On n’y retrouve évidemment pas le plaisir de le feuilleter, de faire son choix tranquillement comme dans une vraie boutique, mais ça laisse le temps au livre de se vendre.
A part ce détail, je suis évidemment d’accord avec toi : la négociation d’avances "raisonnables" (par rapport au travail fourni sur le titre) est essentielle. Malheureusement, c’est rare que l’éditeur ne sorte pas alors le fameux petit couplet du "c’est-totalement-impossible-de-vous-payer-plus-nous-qui -sommes-au-bord-de-la-faillite-mais-rassurez-vous-il-va-se-vendre-hyper-bien-ce-livre"…
ce blog est vraiment un des rares que je prend plaisir à lire, ta prose est un vrai régal Vincent.
ensuite, le contenu de ce post est bien triste, en arriver à constater que le métier de l’édition s’approche de plus en plus de celui de la musique…
produire encore et encore au détriment de la qualité… et surtout constater un tel manque de respect vis à vis des auteurs… (je perçois ça comme ça ^^ surtout avec la petite phrase finale d’Anaïs), c’en est décourageant…
et n’ya t’il pa sun moment Vincent où, face aux agissement d’un éditeur tu n’es pas tiraillé entre la passion et l’envie de bien faire et celle de faire du "sous-Vincent Dutrait" proportionnellement aux paiements proposés? (je doute que ta "réputation" ou ton professionalisme n’en prenne un coup).
en fait, ça parait inextricable comme situation, le noeud gordien de l’édition…
Oui mais attention les copains, c’est quand même sans compter sur les libraires !
Les livres ne sont pas encore des boîtes de petits pois et le libraire peut choisir ( même si le choix est ÉNORME !!! ), ils ne se contentent pas de poser sur table les best sellers, beaucoup dont je connais font l’effort de "pousser" les nouveautés moins connues. C’est sûr que ça tourne vite, mais je dirai qu’un bon livre garde toujours sa place ( dans les bacs et dans le coeur du libraire ) et il ne le laissera jamais de côté, juré.
bonjour à tous
Je ne suis pas certain que les éditeurs soient dans la même situation que les auteurs (au sens large, texte et dessins) ou même que les libraires:
- clairement ils sont aux commandes du marché, ils dictent leur loi et finallement ne prennent que peu de risques, en effet, la très grande production leur permet une position de force dans les négociations : ils ont cette chance que le produit livre ne se dématérialise pas trop (contrairement à la musique, bien sur), et fixent les marges à tous les acteurs (de l’auteur au libraire).
Le marché attirent beaucoup de monde, avec plus ou moins de talent et de maturité (même si cela reste difficile d’etre édité) ce qui facilite les négociation "dures", les avances réduites, et finallement vue la duree de vie réduite en librairie, un systeme qui de fait (à part pour les peu nombreuses grosses pointures) ne fait qu’aller en accélérant : de plus en plus nombreux, de moins en moins longtemps , avec des productions forcment reduites et peu de moyens de negocier ses droits…
le paradoxe est alors que l’éditeur ne joue plus trop son role de promoteur marketeur…les budget marketing sont aloués aux produits et auteurs phares, ceux qui ne peuvent alors que marcher, laissant à la grande majorité que peu de temps ni de visibilité pour se fare une place.
Finallement, les éditeurs engrangent et les auteurs ont du mal à s’en sortir….
A part quelles perles incontournables qui trouvent le succes, peu ont reellement la chance de durer sufisamment pour etre apprécié dans la durée…surtout que les prix des livres et BD sont tres tres élevés !
Et la situation des auteurs ne facilite pas trop les choses, nombreux, certes mais isolés, chacun dans leur bulle à essayer de s’en sortir comme ils peuvent…
Alors ?
Si l’éditeur ne joue plus (trop) son rôle, dans un marché encore tres demandeur, ne faudrait-il pas alors que les auteurs se reunissent, s’autoéditent et utilise la visibilité incroyable qu’offre internet ?
Je viens de te payer ton prochain Kimchi, j’ai commandé plusieurs de tes bouquins pour ma classe : Robinson Crusoë, Le Chevalier à la Plume, Les chevaliers de La Table Ronde, L’enfant du toit du monde.
Et puis perso je me suis acheté un Gamemastery pack. Ca devrait te payer un cookies.
En tout cas merci pour le boulot fourni, j’éprouve toujours autant de plaisir à feuilleter tes bouquins. Vivement qu’on puisse acheter celui-qui sera rien qu’à toi !!!
eh cela ne me rien qui vaille ! ça va être encore plus difficil pour nous "jeune" illustrateur de s’imposer dans le milieu, quand à pouvoir en vivre confortablement un jour…ça seul l’avenir nous le dira !! merci pour tes infos du front !