Ces temps-ci je termine les projets lancés au printemps (en priorité l’album Casterman et yé souis en retard). Je me retrouve un peu coincé par rapport au Journal de Bord car je peux difficilement vous montrer ce que je fais. Les livres ne sont pas encore sortis et les éditeurs n’aiment pas trop qu’on montre les illustrations avant les parutions (certains m’ont même un peu rappelé à l’ordre, gentiment et poliment mais clairement). Ce que je comprends tout à fait de leur point de vue mais moi, ça ne me poserait aucun souci de tout présenter. Je trouve même un peu dommage. Ca m’embête car je suis toujours dans l’optique de partager mon travail, mon expérience et dans l’idée du journal à tenir qui permet de suivre les réalisations pas à pas. Puis, humblement, je ne suis pas en train de dessiner des plans d’avion-espion ni les formules pour gagner au loto. Aussi, si on pense purement commerce, l’effet bande-annonce peut-être pas mal pour les bouquins et je ne crois pas que présenter les illustrations sur le Journal de Bord en avant-première mette en danger les ventes des bouquins. Je me dis que ça peut même donner des idées d’achat à mes trois cent visiteurs journaliers. Et artistiquement parlant je ne pense pas que ça perturbe l’effet de surprise de la sortie d’un album, ici je présente toujours les images en petit format, des previews, qui ne remplaceront jamais une impression et le fait d’avoir un bel album dans les mains. Sans oublier la différence d’éclairage entre une image rétro-éclairée sur écran et une image à la lumière du jour.
Donc pas grand chose à vous mettre sous la dent, un peu de patience. Pour la fin du mois je dois réaliser une couverture pour l’éditeur allemand Fanpro, dans la série L’Œil noir et quelques personnages en couleur pour l’intérieur du bouquin. En voilà un en attendant - peut-être - la suite ;)

L’autre soir, pour me détendre, je m’affale devant la télé. En Corée on peut voir la chaîne AFN, chaîne américaine, American Forces Network, tout un programme, pour et par les militaires américains basés un peu partout dans le monde. Et comme il y en a une sacrée pelletée en Corée du Sud ils ont droit à leur propre chaîne télé. C’est vraiment une chaîne pour les militaires, aucun doute là-dessus. Des slogans non-stop du genre «Why I serve» ou «Protect my country», «Honor and blablabla», des infos militaires sur le climat guerrier de la région, des témoignages de soldats au front, etc etc. Du bon bourrage de crâne et naturellement il ne passe que des émissions américaines. J’étais déjà terrassé et tétanisé par toute cette débauche d’hormones mâles et les couleurs des treillis quand l’émission «Fear Factor Psycho» a commencé. Je connaissais déjà un peu le concept débile de ce genre d’émission, TF1 nous en a gentiment fait profiter. J’avais décidé de regarder, faire un «effort», bon, ce fut long et douloureux, des couples s’affrontent dans des épreuves toutes plus cradingues et humiliantes les unes que les autres. A la fin de l’émission une séquence m’a fait tout couper, j’avais déjà tenu bon jusque là, vous imaginez, regarder Fear Factor Psycho entrecoupé de pubs et slogans pro-militaires… A la fin de l’émission, donc, si j’ai bien tout saisi - ce qui fut particulièrement difficile car mon cerveau était liquéfié, j’avais l’impression de penser en binaire - un membre de l’émission se rend chez une famille qui a apparemment envoyé une candidature pour participer. C’est la nuit, il pleut, la banlieue, quartier résidentiel. Le mec impeccable, micro à la main, éclairé par une vive lumière blanche et suivi par des caméramans arrive à l’improviste et sonne à la porte. Nous découvrons alors la famille. Limite caricature. Le papa pépère qui digère, la maman permanentée, la fille avec un appareil dentaire et le grand fils boutonneux tee-shirt Prodigy. Alors voilà, maintenant ça va aller vite, le présentateur sort de je ne sais où des vers de bananiers vivants et les pose sur la table de ping-pong du garage, oui d’un coup on est dans le garage, il pleut et il fait froid, de grosses larves de la taille de petites carottes, jaunes, gluantes et visqueuses, du genre qui vous gicle dans la bouche quand vous percez la carapace, il y en a une boîte pleine posée devant la famille, famille hystérique je précise, la télé est là, à la maison, le mec sort un chrono et annonce qu’ils gagneront mille dollars par bestiole mâchée et avalée, top c’est parti ! Ce qui suit est atroce, le fils avale une grosse larve avant de dégueuler dans un sceau sorti de nulle part, le père fait de même mais ne vomit pas, normal c’est le père, vite vite le compteur tourne, tout le monde pousse des cris, c’est la panique, finalement la mère en met une dans sa bouche, se tord de douleur, des spasmes, se bouche le nez, appuie très fort sur sa bouche pour empêcher des fuites et oui elle l’avale ! Top c’est fini. Cris de joie ! Le délire ! Le fils crache ce qui lui reste dans la bouche, c’est filandreux, ça colle aux dents. Le présentateur annonce qu’ils ont gagné je n’ai pas entendu combien de dollars tellement tout le monde hurlait à l’écran, la fille faisait des bons, la mère au bord de la syncope…
Je crois qu’on a déjà tout dit sur ce genre d’histoires. Ce que je ne comprendrais jamais c’est pourquoi, comment, cette famille est capable en quelques minutes de se rabaisser aussi bas, comment peut-on tout oublier et faire n’importe quoi en quelques secondes pour quelques dollars, qu’est-ce qui peut bien se passer dans le cerveau. Effrayant. Ca me donnerait presque envie de les contacter pour les faire venir chez moi, dans ma famille, nous leur réserverions un accueil qu’il ne serait pas près d’oublier.

J’ai toujours été étonné de voir qu’on utilise essentiellement des pseudos pour communiquer sur Internet, sur les forums, les sites. On voit finalement peu d’internautes utilisant et montrant leurs vrais noms et prénoms. Je trouve cette forme d’anonymat un peu étonnante, une sorte de coutume finalement, un peu de parano pour certains, une manière de se protéger pour d’autres ou encore une manière de se dédoubler. En même temps je me dis que si on utilisait nos vraies identités il y aurait de gros soucis d’identification, imaginez tous les pseudos à base de Patrick, Jean-Michel, Christophe, Marie, Jeanne, John, Sandy, etc. Mais je trouve cela d’autant plus curieux que d’habitude en communauté on a plutôt tendance à s’appeler par nos noms et prénoms respectifs, à part aux alcooliques anonymes, à drogues et dépendances ou au club échangiste du coin. D’une certaine manière l’avantage des pseudos est de mettre tout le monde sur le même pied d’égalité, nous sommes une simple entité sur le net, c’est tout, on ne peut deviner notre âge, notre sexe ou peut-être notre nationalité. Parfois le pseudo peut informer sur la personne, révéler sa mentalité, son univers ou son caractère. Mais souvent je trouve fatiguant de discuter sur un forum avec Dudule, Zorg73, !!!GolgoT!!!, Mister*Javel, Etiezze, mass4000 ou encore banquedusperme (véridique !)…
P. S. : Toujours à propos du kimchi - à mon avis il est temps de contacter Info-Sectes, il y a là matière à faire une étude - j’ai découvert un site français entièrement consacré à ce met traditionnel et attention on y cause de mon tutorial ! Très bon, héhé, c’est par ici, la newsletter du 22 mars… Vous apprendrez aussi que le kimchi aide à lutter contre la grippe aviaire, si si.
Voilà les images de présentation d’un jeu que vous ne verrez jamais en magasin avec mes illustrations… Petit retour en arrière. L’an passé, durant l’été puis à l’automne, j’ai travaillé dur (très dur) sur le jeu de société «Suspect». J’avais été contacté par Asmodée (que je connais bien et avec qui j’ai de belles collaborations) qui avait été contacté par Ravensburger (avec qui je n’avais encore jamais travaillé). Asmodée faisait office d’intermédiaire et je n’ai travaillé qu’avec eux, directement. «Suspect» était une pure commande et la réalisation fut difficile voire pénible, de nombreux changements de direction en cours de route, modifications de dernières minutes et bidouilles demandées par Ravensburger puis validées. Finalement, un peu dans la douleur, j’avais finalisé les illustrations et Asmodée réalisé le jeu dans son intégralité, ouf. Ceci à l’automne dernier. Ensuite au début de l’hiver on m’annonce que finalement ça ne va pas il va falloir refaire la couverture parce qu’elle ne plait pas en haut lieu chez Ravensburger. Repayée bien sûr, mea culpa. Bon ok pourquoi pas. Un peu curieux compte tenu de la somme de travail déjà passé sur ce jeu, cette nouvelle n’augurait rien de bon. Et hier on m’annonce que finalement le jeu verra le jour mais sans mes illustrations, un autre illustrateur va reprendre le tout…
Je n’ai jamais vu ça.
J’ai suivi des indications précises, directives, j’ai fait ce qu’on m’a dit (en grognant parfois) et j’estime avoir rempli ma part du contrat. Asmodée de son côté a bouclé et livré le jeu. Et maintenant Ravensburger repart à zéro. La raison invoquée est que le style ne colle pas avec le produit visé. C’est incroyable de se rendre compte de ça maintenant ! Bon, je peux me dire oh ça va, j’ai été payé, ce n’est pas grave. Mais en fait si c’est très grave. Il me semble que la finalité du travail d’un illustrateur ce n’est pas tant d’être payé mais d’être publié. Je ne dis pas que je suis prêt à travailler gratos, loin de là, être rémunéré justement est capital, ça c’est un autre débat mais je ne vends pas des tomates. Un travail c’est un investissement. Je réalise des images originales et uniques faites pour être vues et partagées, je réalise des illustrations pour qu’elles soient publiées. Une illustration qui reste dans un carton ne sert finalement pas à grand chose, elle ne vit pas. Si un travail que j’ai réalisé n’est pas diffusé j’ai toujours l’impression que c’est un coup d’épée dans l’eau. Et même si j’ai touché de l’argent, en prenant un peu de recul, je pense que ça me fait pas mal de dégâts. Je perds un terrain de publicité, un produit avec mes illustrations en amenant toujours d’autres et je me dis que pendant ce temps j’aurais pu faire autre chose qui aurait certainement été publié et qui sait, aurait peut-être été mieux rémunéré, en plus. Perdant sur toute la ligne. Ce genre d’histoire me mine sérieusement.
Un autre point qui me surprend et m’inquiète, c’est de voir un grand éditeur comme Ravensburger capable de commander un jeu complet, finalisé, le payer, faire la pub sur les salons, le présenter (sur son site !), pour ensuite le rejeter en bloc, sans crier gare. Enfin bon, ça fait partie, une fois de plus, des sombres aléas de l’édition. J’ai tout à coup une furieuse envie de reprendre mes projets de déforestation…

Effrayant. La chirurgie esthétique quand elle est réparatrice, que ce soit physiquement ou psychologiquement, je comprends et cela peut-être salvateur. Mais quand il s’agit de se faire raboter la mâchoire, redresser le nez ou tailler une paupière dans l’unique but de cultiver son apparence, là ça me dépasse. En Corée la chirurgie esthétique bat son plein. Les jeunes filles se font - entre autres joyeusetés - charcuter les yeux pour «avoir des paupières» et avoir l’air plus occidentales, sans se soucier des conséquences ni des responsabilités engagées. D’autant plus que parfois ça rate. C’est mal fait et comment dire, ça saute aux yeux. On ressemble alors plus à une tirelire ou à une personne qu’on a tiré du lit à deux du mat’. Et quand elles auront toutes la gueule du «Blob» dans quarante ans, quand sous l’effet de la vieillesse les muscles se détendront et le visage s’affaissera, on va rire. Enfin bon. Ceci est effrayant dans le sens où maintenant on se rend à une séance de chirurgie esthétique comme à une visite de routine chez le dentiste. Cela n’a pas l’air de leur effleurer l’esprit qu’il faut être on ne peut plus prudent avec ce genre de chirurgie, qu’il faut penser aussi à demain et que c’est peut-être psychologiquement que ça coince, etc etc. Non, on s’engouffre dans cette nouvelle mode, la tête dans les étoiles.
Mais ce n’est pas tout à fait là où je veux en venir. Ma fille, Line, qui a maintenant sept mois, a de grands yeux, un peu bridés de par son «mélange», papa français, maman coréenne. En tous cas on peut dire d’une certaine manière qu’elle a les yeux bien plus grands que ceux des petites coréennes du même âge. En plus elle est très curieuse et regarde tout autour d’elle avec minutie. Quand nous prenons le métro, le bus, c’est un peu l’attraction. Et c’est la quatrième ou cinquième fois que des personnes, de tous âges, de tous horizons nous disent tout de suite avec aplomb et le plus sérieusement du monde (je le jure) : «Oh qu’elle a des grands yeux ! C’est super comme ça elle n’aura pas à se faire opérer des paupières plus tard !»
Et voilà le genre de réflexion entendue. Sans humour aucun. C’est terrible et ça en dit long sur l’état d’esprit de certains actuellement, complètement aveuglés par le culte des apparences, du paraître. En plus c’est bien la dernière des dernières pensées qu’on devrait avoir en regardant une jolie petite fille. Mon épouse et moi préférons nous taire, ne rien répondre, c’est trop tard, et nous boucher les oreilles…










