Et bien… Je constate que mon message d’hier a fait mouche et merci pour les commentaires, touchants et très intéressants.
Ce précédent message n’était en rien un prétentieux caprice d’artiste (ahahah), ni une leçon de bonne conduite, simplement mon humeur du moment. Un peu exaspéré. Un autre exemple, en septembre dernier, j’avais reçu le mail suivant que je vous copie tel quel (sans blaguer), de la part de quelqu’un ajoutant «journaliste» après son nom : «Salut Vincent ! T’habite toujours à Séoul ? Tu bosses toujours avec Grimm Press ? Ont-ils un site ? Viennent-ils à Montreuil ? Amitiés». Et c’est tout, je précise aussi que je ne connais pas l’expéditeur. Du grand travail d’investigation.
Ça m’agace parce que comme cela a été très justement souligné, on touche là à ma vie privée, mon intimité. Quand un mail atterrit dans ma boîte de réception c’est pour moi exactement comme si le téléphone sonne, comme si on frappe à la porte et j’avais été très surpris, puis agacé, d’avoir le sentiment d’être un vieux con en demandant «Qui c’est ?». Et gamin, mes parents, grands-parents, mes maîtres et maîtresses d’école, au collège, au lycée, m’ont toujours appris que quand on contacte quelqu’un qu’on ne connaît pas, qui que ce soit, on doit faire preuve d’un minimum de politesse, de courtoisie et de respect et ce quel que soit le moyen employé pour communiquer, la parole ou l’écrit.
Et hier j’ai oublié un autre détail qui m’énerve, l’orthographe…
Je reçois beaucoup de mails via mon site et le Journal de Bord. De plus en plus. Du message d’encouragements, compliments, soutien en passant par des demandes en tous genres. Même si cela me prend souvent beaucoup de temps et d’énergie, j’essaye de répondre à la plupart des mails. Je ne réponds pas toujours tout de suite par manque de temps mais j’essaye si possible de construire des réponses réfléchies et posées et pas de la réponse à la va-vite pour me débarrasser et avoir la conscience tranquille.
Mais je reçois aussi des messages désarmants de quelques lignes me demandant «Salut Vincent, ton papier fait quel grammage ?» ou «Bonjour tu peux me dessiner je sais pas quoi ?» ou encore «C’est quoi la marque de ton imprimante ? @+»… Ces messages «éclair» qui ne sont pas des blagues, écrits sans arrière-pensées, me perturbent (heureusement ils ne sont pas écrits en langage sms, ce serait encore pire). Mon dilemme est le suivant, d’une part j’aimerais répondre pour aider, partager mais d’autre part je n’ai pas envie de faire des efforts quand on n’en fait pas vraiment pour m’écrire, même si le simple geste de prendre ne serait-ce que trente secondes pour m’envoyer un mail me touche (sérieusement). Parce que je ne répondrais pas «220gr, à bientôt» ou «Epson, amitiés, Vincent». Je prendrais le temps d’expliquer, étayer mes choix. Et j’apprécie un minimum de présentation, un début de conversation peut-être… Il me semble que cela s’appelle la politesse et/ou la courtoisie. Je suis en partie responsable de ces «dérives» car j’adopte sur mon Journal de bord un ton très libre, très proche, simple et amical. Cela atténue la distance entre les lecteurs et moi et se répercute sur certains messages. En revanche je reçois aussi souvent de longs mails d’illustrateurs en herbe ou confirmé ou encore de je-ne-sais-qui, des personnes qui naturellement ne confondent pas un message écrit, une lettre (ça s’appelait une lettre il n’y a pas si longtemps) avec une recherche Google, et là la discussion peut être passionnante et je suis honoré, ravi d’apporter quelques petites pièces à un nouvel édifice. Dans le même ordre d’idée, j’ai reçu des messages me bombardant de questions tout azimut, certaines parfois complexes. Comme je l’ai écrit plus haut je n’ai pas toujours le temps de répondre sur l’instant et deux jours plus tard je reçois à nouveau le même mail agrémenté d’un pourquoi je ne réponds pas ? Hum hum…
Il y a peu j’ai reçu un mail de deux lignes me demandant de l’aide pour contacter des éditeurs au regard de trois images en pièces jointes. Sur le coup je n’ai pas eu envie de répondre. A chaud je me suis dit pourquoi me casser la tête pour quelqu’un qui ne fait aucun effort pour se présenter et présenter son travail, aucun lien de site web dans le message ou de galerie d’images, impossible de savoir qui est cette personne. Bien entendu je n’attends pas un cv de quatre pages ni une bio et une biblio complètes et détaillées mais un minimum serait le bienvenue. De plus je souhaite à tout prix éviter l’hypocrisie et la langue de bois en répondant «oui c’est très bien, contacte cet éditeur, ça va être génial», je ne veux envoyer personne au casse-pipe. Si j’aide, j’aide vraiment et je conseille précisément (je sens que je vais regretter ce message d’ici quelques jours, ahahah).
Finalement, je me suis dit que cette personne était peut-être complètement perdue dans le monde cruel de l’édition, que son message était certainement un appel de détresse et que c’est pour cette raison que le message avait une forme peut-être un peu «expédiée». Donc, toujours dans mon optique d’aider et partager et sans vouloir donner de leçon, j’ai répondu un peu ironiquement mais honnêtement que je ne fais pas de «l’illustration-consulting», que je suis complètement désemparé devant un mail de deux lignes avec trois images et que ça ne me donne pas vraiment envie de répondre. De plus je n’ai pas une connaissance illimitée du milieu de l’édition, si vaste, qu’il m’est bien difficile de conseiller objectivement sans connaître un peu le parcours de la personne, ce qu’elle aime dessiner, ses domaines de prédilection, ses passions et envies, etc. Je veux bien aider, pas de soucis mais je dois en savoir un peu plus.
La réponse ne s’est pas fait attendre. On me dit de ne pas me casser la tête et (je cite) que si je suis professionnel je devrais voir la qualité du travail présenté à travers peu d’exemples et ne pas réagir de manière mesquine et puérile. Bon, je suis resté sans voix. Le monde à l’envers. On m’envoie un mail de deux lignes, je réponds (sur un ton un peu taquin mais sincère) que j’ai besoin de plus de précisions pour aider au mieux et finalement je me fais insulter. Là aussi je n’avais pas envie de répondre mais je l’ai fait, quitte à perdre du temps autant aller jusqu’au bout, en réexpliquant que je suis prêt à consacrer du temps pour répondre comme il faut car je respecte les personnes qui m’écrivent mais j’ai besoin d’un peu plus d’informations pour ne pas écrire n’importe quoi, désolé si cela ne convient pas mais même en étant professionnel, il me semble, je ne peux aider avec les éléments présentés sans éviter les banalités…
Je crois que ces échanges soulignent les (nouveaux) travers d’Internet. Le mirage de la promiscuité et la rapidité de l’information. On veut tout, tout de suite sans faire d’efforts et on se laisse étourdir par le côté instantané du contact via les mails, cette distance faussée. On peut contacter qui ont veut très vite et dans l’élan, assis tranquillement derrière son écran on en oublie un peu quelques règles d’usages (le respect il me semble). Ce qui me rappelle les récents déboires de Manu Larcenet suite à de nombreuses discussions houleuses sur des forums bd. On clique souvent trop vite sur le bouton «envoyer le message maintenant». Le langage sms reflète aussi très bien cet état d’esprit. Par extension je pense à un article lu récemment où on apprenait que le nombre de conflits en entreprise a considérablement augmenté ces dernières années justement à cause des mails, on répond trop vite, on s’emballe rapidement et on écrit des choses regrettables qu’on ne dirait jamais face-à-face. Un peu comme les entreprises qui licencient en envoyant des messages sur les téléphones portables… L’humanité s’efface. Très inquiétant.
Il ne me viendrait jamais à l’esprit d’aller voir un John Howe chez lui et lui dire en face «Salut John, c’est quoi la marque de ta gomme ? Merci @+»… Ce qui à mon avis revient au même…

Grâce aux statistiques de mon site (et de mon Journal de Bord) je peux connaître la provenance des visiteurs. Je peux aussi savoir où peuvent être utilisées mes images. Et là je viens de m’apercevoir que certains sites et forums «linkent» directement les images depuis mon site. Ça s’appelle du vol de bande passante ou du «leech». D’ailleurs la définition en anglais de «leech» est sans équivoque :
Carnivorous or bloodsucking aquatic or terrestrial worms typically having a sucker at each end…
Bon, quand c’est une ou deux images pourquoi pas, ça se fait couramment mais là c’est parfois une bonne vingtaine… Je sais bien que nous sommes sur Internet, ce vaste bazar ou chantier, ça me fait toujours de la pub et plus de visibilité mais qu’on «visite» mon site ou le Journal de Bord de manière indirecte ça ne me plaît pas beaucoup. Et ce, naturellement, sans me prévenir ni demander quoi que ce soit. Ce n’est pas bien compliqué d’envoyer un petit mail (comme le font beaucoup) ou sinon télécharger les images et les héberger sur un imageshack.us ou autre, ça ne me dérangerait pas.
Comme je l’ai dit souvent ici je fais tout ceci dans le but de partager, je présente la quasi-totalité de mes illustrations, mes tutoriels & co, etc, mais il y a quand même quelques limites et quelques notions à ne pas oublier pour autant, le respect et la politesse par exemple…

Aujourd’hui j’ai vu un reportage édifiant sur les montages financiers organisés par de grandes firmes internationales pour planquer ou «blanchir» de l’argent à l’échelle planétaire. L’affaire Clearstream. Effrayant. Dur à comprendre pour un profane comme moi. Mais j’ai retenu une phrase, plus généraliste. Une des personnes interviewées du reportage dont je ne sais plus ni le nom ni la fonction a dit : «Un milieu qui est dirigé par des commerciaux est un milieu qui court à sa perte»… Brrr. Suivez mon regard.
Je comprends et j’entends bien le désespoir et la déception de mes fans, des mes proches, amis, de ma famille quand un nouveau projet BD tombe à l’eau. Mon découragement, mon agacement et mon exaspération sont certainement bien plus profonds. Ça fait mal. J’en étais même à me demander si mon appart n’était pas construit sur les restes d’un ancien cimetière indien ou si je n’avais pas mis hors de lui un hypothétique dieu de l’illustration en me frottant à la BD…
Croyez-moi que c’est fort déstabilisant de voir s’écrouler ce qu’on est en train de construire, en spectateur. Surtout quand on y a mis toute la bonne volonté du monde, la patience et le professionnalisme requis. Je parlerai de deux écueils, Archipel et Le Peuple du Maïs. Le début d’aventure avec Jodorowsky ne compte pas pour moi comme un projet planté, c’était plus un «essai», à l’époque c’était un peu embrouillé, dans la précipitation, il y avait là une erreur de casting à mon avis, mon univers ne collant pas vraiment avec ce qui était demandé, ce n’était pas assez fusionnel.
De plus j’estime que quand un travail se casse la figure on en perd deux. Celui qui devait être fait et celui qui aurait pu être fait à la place. Et comme des éditeurs ne m’ont pas contacté ou recontacté pendant ces périodes parce qu’ils savaient que j’étais engagé dans une BD et comme, de mon côté, je n’en ai pas relancé, étant toujours dans l’attente de démarrer, ça fait mal aussi. J’ai d’ailleurs à plusieurs reprises refusé d’autres projets BD venant d’autres éditeurs pour être disponible à cent pour cent sur ceux en cours… No comment. Professionnellement et économiquement, c’est lourd et parfois douloureux à rattraper.
Il y a aussi un détail qui a son importance. J’ai toujours été contacté, que ce soit par un éditeur ou un scénariste. Je ne suis pas passé par la case je cherche un éditeur, je monte un dossier et je frappe à toutes les portes. Tant mieux et cela n’a en rien entaché ma détermination et ma passion mon monter les projets proposés, bien au contraire. De telles opportunités ne se refusent pas ! Mais avec le recul (et je me trompe peut-être) je me dis que ça a pu biaiser quelque peu le postulat de départ, peut-être que ça ne collait pas vraiment où que nous n’étions pas complètement sur la même ligne, qui sait… C’est pour cela que je parlais de «table rase» dans le sujet «La BD c’est fini». Même si ces échecs m’ont considérablement refroidi je ne souhaite pas en rester là-dessus. J’ai bien entendu toujours la flamme BD en moi et je pense pouvoir faire quelque chose d’original. Je veux simplement repartir de zéro, prendre mon temps, monter un ou plusieurs projets, creuser de nouvelles pistes, faire des expériences, en solo pour commencer. Pour vous épater !
Mais il va encore falloir s’armer de patience. Ces temps-ci je me recentre sur l’illustration, je réveille mon réseau, mes relations et j’explore de nouvelles facettes de ce métier pour rattraper le temps perdu. La BD ce n’est pas «mort», tout vient à point à qui sait attendre…









