Comme je l’ai fait vendredi dernier (et ça a bien plu apparemment !), j’ai exhumé quelques crayonnés et recherches d’illustrations de couverture. Là aussi pour les éditions Rageot. Pour la petite histoire, un petit avant-propos ici datant de février dernier, j’avais raconté un peu l’ambiance autour de ces illustrations et là j’avais montré les couvertures publiées.
Dans les deux cas il fallait jouer à fond la carte du fantastique. Laisser tomber les pistes habituelles avec le/les héros au premier-plan ou raconter une scène tirée de l’aventure. Mais plutôt dessiner quelque chose de l’ordre du motif, un élément de l’histoire, une ambiance, un détail qui surprendra le lecteur, le fera frémir. D’une manière générale je fais deux ou trois propositions pas trop poussées et ensuite, avec l’éditeur(trice), on développe dans la direction choisie. Pour «Le duel des sorciers», ambiance Egypte ancienne, vieux musée avec momie qui se dresse hors de son sarcophage. J’avais tout d’abord fait deux propositions et c’est celle du portrait/masque funéraire qui a été retenue. Nous avons ensuite décidé «d’humaniser» un peu le sarcophage en faisant des yeux ouverts et le bas du visage mi-chair mi-pierre. Baignant les narines et la bouche d’une lueur de vie genre «le dormeur doit se réveiller», brrrr…

Idem pour la seconde couverture, «Le jardin des sortilèges», ambiance fantastique à fond les manettes. Là aussi deux propositions sur la piste d’une sculpture/gargouille qui s’éveille. C’est la gargouille qui a été retenue. J’étais un peu timide sur ces couvertures, de peur d’aller trop loin dans le fantastique mais, en fait, l’éditeur m’a poussé dans ce sens par la suite en me demandant de rendre tout ceci plus vivant et terrifiant, histoire de faire flipper les jeunes lecteurs. La gargouille est déjà réveillée, tournée vers nous, bavant et dardant un regard maléfique, les pattes couvertes de sang…

En faisant du rangement sur mes disques durs j’ai retrouvé cette série de crayonnés pour la couverture du roman «La nuit du sortilège» que j’avais réalisée l’année dernière, au printemps, pour les éditions Rageot. Je trouvais intéressant car on peut suivre le cheminement dans la réalisation de la couverture. J’étais tout d’abord parti sur une piste plus «enfantine» mais ça ne collait pas vraiment, trop classique, pas assez adulte et fantastique. Dans le roman, un dragon est gravé au-dessus de la cheminée, symbole étrange et mystérieux. J’ai ajouté devant deux vielles personnes, finalement nous n’en avons retenu qu’une, le vieux monsieur, en plan rapproché. Mais là pour le coup, à trop creuser dans l’autre direction c’était devenu trop adulte. J’ai donc accoudé le héros à la place du vieil homme et, en prenant des libertés avec le texte, fait sortir le dragon et joué sur une courbe bras du héros, ailes et corps du dragon… Je précise que la démarche ne s’est pas faite dans la douleur mais en concertation avec l’éditeur, en discutant, confrontant points de vue et idées, tout ceci sereinement pour avoir au final une couverture efficace qui illustre bien le roman, son esprit, son ambiance et son histoire. Et surtout une couverture dont nous n’avons pas à rougir.
D’habitude je ne fais pas cinquante crayonnés pour une seule image, un ou deux seulement. Mais avec Rageot c’est différent. Nous nous entendons à la perfection travaillant avec respect et plaisir car c’est toujours justifié, dans l’unique but de tirer vers le haut ce que nous sommes en train de créer. Ce qui n’est pas toujours le cas dans le milieu de l’illustration (n’est-ce pas Christophe ?), où souvent les contraintes économiques, les modes, tendances, influences diverses et parfois le manque de sérieux font qu’un illustrateur peut être amené à reprendre, corriger, modifier, voire refaire des crayonnés (ou même des images en couleur !) à maintes et maintes reprises sans aucun respect, ni politesse ou vrai dialogue pour finalement aboutir une réalisation bancale dont personne n’est vraiment satisfait… Mais bon ça, c’est une autre histoire ;)

Apparemment je vais pouvoir mettre en ligne mes messages comme il faut. Donc je reprends là où j’en étais… Mon ami le numérique, la suite.
J’ai reçu de nombreux messages suite à mon mot de la semaine dernière. Une question en appelant une autre, on me demande quels sont les avantages du numérique, ou plutôt qu’est-ce que le numérique pourrait m’apporter par rapport à mon travail en «traditionnel». Tout d’abord techniquement le numérique peut servir à faire sauter des barrières, des contraintes physiques. Par exemple on peut créer ses propres outils, créer ses brosses, ses pinceaux, ses je-ne-sais-pas-quoi pour peindre tel ou tel truc, c’est fantastique et vraiment novateur. Même si les rayons du magasin de fournitures où je vais acheter mes pinceaux sont plutôt bien garnis, je suis quand même limité de ce côté-là et surtout il m’est difficile de bricoler mes outils. Je ne vais pas descendre un sanglier coréen pour tester la texture de ses poils. Avec le numérique on peut sortir des classiques pinceaux rond et brosses carré. L’autre grand chamboulement qui me vient à l’esprit ce sont les formats. Là plus aucune limite. Quand je réalise les illustrations d’un grand album ou un plateau de jeu, des illustrations grand format «boosté» à +130% au minimum pour gagner en précision et définition à la réduction, ça prend vite des proportions parfois envahissantes, j’ai déjà abordé ces problèmes il y a quelques temps à propos de mon ami l’imprimeur coréen. En numérique on peut bosser une illustration à +500 ou +1000% si on le souhaite car le rapport taille des brosses / taille du support suivra (dans l’absolu bien sûr, il y a quand même certaines limites logiciels et puissance de l’ordinateur). Bien entendu j’imagine là un travail qui sera publié par la suite, si c’est destiné à rester sur écran, le format n’a finalement pas vraiment d’importance mais cela permet d’avoir un éventail impressionnant de tailles de brosses, travailler très large jusqu’au pixel près.
Artistiquement je ne sais pas trop quoi dire face à de telles possibilités, un vaste terrain à défricher. J’ai le vertige quand je pense aux possibilités incroyables et variées, créer ses brosses, jouer avec les calques, effectuer tous les réglages possibles et imaginables, et ça me désole quand je vois des illustrations réalisées numériquement avec les brosses Photoshop de base, quand on reconnaît tel ou tel filtre appliqué bêtement ou le dernier effet à la mode vu sur un tutorial sur Internet. Ca me fait penser aux gamins qui commencent avec les dix feutres couleur Stabilo, c’est un passage obligé mais plus tard si on veut vraiment faire quelque chose de plus élaboré, abouti et développer ainsi sa passion on va apprendre à se servir de pinceaux et toucher à la gouache ou à je ne sais quel autre peinture.
Et de mon point de vue, les choix, raisons ou prétextes pour utiliser le numérique du genre ça va vite, facile pour corriger, ça ne salit pas, c’est économique, c’est du pipeau parce que je trouve que c’est se placer dans une optique souvent uniquement commerciale. Un minimum d’effort pour un maximum de rentabilité. Je ne vois pas là-dedans des arguments convaincants car je peux dire la même chose avec mes pinceaux. Je ne me salis pas, ce n’est pas trop difficile pour corriger, je vais vite, etc. Mais - en faisant un parallèle avec le commentaire écrit par Swal au sujet d’Umberto Eco - j’ai mis plus de dix ans à mettre au point ma technique. Une décennie à m’entraîner, à chercher, expérimenter, trouver des astuces et tendre vers une certaine maîtrise. C’est long, passionnant et difficile, enrichissant et parfois pénible. Il est évident que le numérique offre un accès facile et plus direct, n’importe qui peut se mettre devant son écran pour barbouiller en sautant la case formation et apprentissage. On ne prend pas dix ans pour trouver le Crtl+Z…
Là où je trouve que ça devient problématique, c’est auprès de certains éditeurs (et je ne généralise pas). Je commence à subir les effets de la marée numérique dans le milieu de l’illustration. Il y a peu on m’a demandé de rendre une illustration avec les différents éléments séparés sur des calques… Quand j’ai expliqué que cela m’est difficile car je réalise des illustrations d’un seul tenant, des «peintures», on m’a dit ah bon vous ne travaillez pas en numérique ? Je me suis pris une drôle de claque. J’étais étonné d’avoir à expliquer que je crée une ambiance, un univers, une scène où les éléments sont intimement liés, imbriqués pour tenir une gamme de couleur, des contrastes, des lumières, des textures, etc. Je suis finalement parvenu à réaliser les différents éléments séparément mais ce ne fut pas une mince affaire, ma technique néandertalienne ne se prêtant pas vraiment à ce genre d’exercice. Je remarque aussi que les délais imposés ont souvent tendance à fondre. Je ne pense pas que le numérique soit la cause première de ce changement mais il y contribue grandement. Par exemple, grâce au numérique les éditeurs n’ont plus à scanner et/ou attendre les illustrations envoyées par courrier. Ce qui représente quand même un gain de temps qui n’est pas négligeable surtout quand on doit tenir un planning de publication serré. C’est vraiment étonnant car je suis jeune dans ce métier et j’ai senti ce glissement. A mes tous débuts, on s’envoyait des faxs, j’avais déjà crée mon petit site qui ne servait pas à grand chose, il n’y avait pas beaucoup d’illustrateur français sur le net, les modems tournaient à 56K et les éditeurs n’avaient pas encore pris le pli Internet et numérique, pas de mails et souvent même pas d’accès. Heureusement que maintenant il y a encore des éditeurs qui téléphonent (et oui même en Corée !), envoient des lettres et préfèrent avoir les illustrations originales entre les mains.
Je râle, je râle mais quand je vois l’innovation numérique mal employée, mal utilisée, détournée à des fins commerciales et ses pénibles répercussions, ça me donne furieusement envie de faire de la résistance. Je me sens de plus en plus proche d’une certaine démarche artistique à l’ancienne (on y revient), je rêve d’une époque où on avait le temps d’apprendre, chercher, creuser, développer, approfondir. Le numérique peut et va devenir une nouvelle technique puissante, originale et révolutionnaire si bien entendu on l’approche comme toute autre technique inconnue, en évitant les modes, les raccourcis maladroits et les mirages d’une facilité et d’un accès trop évidents. Si patiemment, on se donne la peine de prendre le temps de la découvrir et la comprendre, l’appréhender en profondeur, sous tous les angles et surtout la maîtriser. Je crois que j’aborderai le numérique dans ce sens, uniquement artistiquement et surtout pas pour des raisons matérielles ou purement commerciales. Ce qui me rappelle ces mots d’Hokusaï, décédé à l’âge de 89 ans :
«…Depuis l’âge de cinq ans, j’ai la manie de recopier la forme des choses et depuis près d’un demi siècle, j’expose beaucoup de dessins ; cependant je n’ai rien peint de notable avant d’avoir soixante-dix ans. A soixante-treize ans, j’ai assimilé légèrement la forme des herbes et des arbres, la structure des oiseaux et d’autres animaux, insectes et poissons ; par conséquent à quatre-vingt ans, j’espère que je me serai amélioré et à quatre-vingt-dix ans que j’aurai perçu l’essence même des choses, de telle sorte qu’à cent ans j’aurai atteint le divin mystère et qu’à cent dix ans, même un point ou une ligne seront vivants. Je prie pour que l’un de vous vive assez longtemps pour vérifier mes dires.»
Pour compléter mon discours je vous invite à lire ce débat que j’avais lancé sur le forum CaféSalé, «Mais où va ?». C’était en 2004, j’avais sensiblement la même opinion et je me rends compte qu’avec le temps, le phénomène n’a fait qu’amplifier et mes craintes se sont confirmées. De plus certaines réponses à mon questionnement sont édifiantes et terriblement révélatrices. Je signale une belle réponse sensible et raisonnée de Sparth en page 3. Au passage j’ajoute une publicité qui doit avoir une bonne vingtaine d’années, du temps de l’Atari et de l’Amiga, aux balbutiements de l’infographie ;)

Suite du message de mercredi à propos de mes dernières collaborations avec Rageot. Je travaille sur une nouvelle couverture pour une tétralogie de Jean Molla dont le titre est «Les Revenants» et le tome I «Le sort d’éternité». Toujours de plein pied dans le fantastique ésotérique. J’ai adoré ce premier volume. Une aventure qui démarre avec brio, le passé et le présent se «mélangent», d’étranges forces refont surface, de terribles secrets bien gardés ne le sont plus… J’aime beaucoup l’idée d’une tétralogie, on peut prendre son temps pour installer une ambiance, poser des personnages, faire monter la sauce et le suspense, ça fonctionne à merveille. La sortie du livre est prévue à l’automne. Et contrairement aux deux autres couvertures présentées mercredi, le format est plus grand et surtout l’illustration enveloppe la couverture, la quatrième et les rabats. Une longue image à réaliser un peu sur le modèle de celle de «La vallée des Esprits» visible sur mon site (dans Galeries Couleurs/Illustrations/Rageot Editeur). Là en couverture on verra le chat et surtout la pierre avec le visage effrayant, les démons dans la brume seront sur les rabats gauche et droite, la fille sur la quatrième de couv. J’ai hâte de passer à la couleur !

Hier je présentais ma dernière fournée d’armes et objets magiques et voilà que Paizo m’annonce que la liste du pack suivant «Dragon’s Trove» est prête ! C’est reparti pour 110 ! A commencer tout doux dans les mois et semaines à venir pour une sortie prévue à l’automne. Il va falloir se creuser les méninges. Je vais aussi réaliser deux illustrations pour le magazine Dragon 347, je n’ai malheureusement pas pu en accepter plus compte tenu de mon planning déjà bien chargé…
Et voilà les deux couvertures parues chez Rageot, les crayonnés c’était par ici. C’est classieux, papier mat et blanc cassé pour les couvertures avec quelques zones en relief, brillantes (yeux et bouches des «personnages», titres), j’aime beaucoup et ça fait du bien de pouvoir faire du bon vieux fantastique mystérieux. Au passage je vous recommande vivement la lecture de ces deux aventures, il n’y a pas vraiment d’ordre mais on retrouve les mêmes personnages. Deux très bonnes histoires fantastiques, plutôt adultes, penchant vers l’ésotérisme et le côté obscur de la magie, démons, malédictions, pentacles et revenants. La plume de Jean Molla est particulièrement bien aiguisée, on passe un très bon moment et ça change de la magie «gentille», amusante et féerique à la Harry Potter. Le vent tourne.










