Ayant fini cette semaine les nouveaux crayonnés pour le troisième set GameMastery Item Pack, je me rends sur le site de Paizo dans la rubrique concernant cette gamme, histoire de jeter un œil. Et là, oh joie, je découvre le visuel de la boîte du premier pack ! Excellent ! J’avais montré ici un premier visuel qui apparemment n’était là que pour la pub et annoncer le lancement de la série. Je poursuis ma lecture et découvre l’annonce d’un quatrième pack ! Encore 110 cartes ! Etonnant, on ne m’en a pas parlé… Un peu surpris, curieux, je contacte l’éditeur. En attendant sa réponse, je me dis que peut-être il ne m’a pas prévenu car ils souhaitent diversifier la gamme, peut-être demander un pack spécifique à un autre illustrateur pour varier un peu, ce que je comprendrais tout à fait car 384 cartes (!) par le même ça peut peut-être commencer à lasser… Et voilà la réponse :
«Vincent, my plan is to have you do all of our Item Card illustrations, I’m very happy with what you’ve done so far !»
Youpi ! Dansons la karioka !

Voilà les images de présentation d’un jeu que vous ne verrez jamais en magasin avec mes illustrations… Petit retour en arrière. L’an passé, durant l’été puis à l’automne, j’ai travaillé dur (très dur) sur le jeu de société «Suspect». J’avais été contacté par Asmodée (que je connais bien et avec qui j’ai de belles collaborations) qui avait été contacté par Ravensburger (avec qui je n’avais encore jamais travaillé). Asmodée faisait office d’intermédiaire et je n’ai travaillé qu’avec eux, directement. «Suspect» était une pure commande et la réalisation fut difficile voire pénible, de nombreux changements de direction en cours de route, modifications de dernières minutes et bidouilles demandées par Ravensburger puis validées. Finalement, un peu dans la douleur, j’avais finalisé les illustrations et Asmodée réalisé le jeu dans son intégralité, ouf. Ceci à l’automne dernier. Ensuite au début de l’hiver on m’annonce que finalement ça ne va pas il va falloir refaire la couverture parce qu’elle ne plait pas en haut lieu chez Ravensburger. Repayée bien sûr, mea culpa. Bon ok pourquoi pas. Un peu curieux compte tenu de la somme de travail déjà passé sur ce jeu, cette nouvelle n’augurait rien de bon. Et hier on m’annonce que finalement le jeu verra le jour mais sans mes illustrations, un autre illustrateur va reprendre le tout…
Je n’ai jamais vu ça.
J’ai suivi des indications précises, directives, j’ai fait ce qu’on m’a dit (en grognant parfois) et j’estime avoir rempli ma part du contrat. Asmodée de son côté a bouclé et livré le jeu. Et maintenant Ravensburger repart à zéro. La raison invoquée est que le style ne colle pas avec le produit visé. C’est incroyable de se rendre compte de ça maintenant ! Bon, je peux me dire oh ça va, j’ai été payé, ce n’est pas grave. Mais en fait si c’est très grave. Il me semble que la finalité du travail d’un illustrateur ce n’est pas tant d’être payé mais d’être publié. Je ne dis pas que je suis prêt à travailler gratos, loin de là, être rémunéré justement est capital, ça c’est un autre débat mais je ne vends pas des tomates. Un travail c’est un investissement. Je réalise des images originales et uniques faites pour être vues et partagées, je réalise des illustrations pour qu’elles soient publiées. Une illustration qui reste dans un carton ne sert finalement pas à grand chose, elle ne vit pas. Si un travail que j’ai réalisé n’est pas diffusé j’ai toujours l’impression que c’est un coup d’épée dans l’eau. Et même si j’ai touché de l’argent, en prenant un peu de recul, je pense que ça me fait pas mal de dégâts. Je perds un terrain de publicité, un produit avec mes illustrations en amenant toujours d’autres et je me dis que pendant ce temps j’aurais pu faire autre chose qui aurait certainement été publié et qui sait, aurait peut-être été mieux rémunéré, en plus. Perdant sur toute la ligne. Ce genre d’histoire me mine sérieusement.
Un autre point qui me surprend et m’inquiète, c’est de voir un grand éditeur comme Ravensburger capable de commander un jeu complet, finalisé, le payer, faire la pub sur les salons, le présenter (sur son site !), pour ensuite le rejeter en bloc, sans crier gare. Enfin bon, ça fait partie, une fois de plus, des sombres aléas de l’édition. J’ai tout à coup une furieuse envie de reprendre mes projets de déforestation…

Toujours dans mon optique de partager, j’ai mis à disposition une très grande partie des liens que j’ai récolté au fil des années passées à sillonner le net. Une rubrique «Liens» est apparue en haut. Vous trouverez quantité de documentations et références, plus ou moins triées, des sites généralistes en passant par d’autres plus pointus et spécialisés et pour finir pas loin de 200 sites d’illustrateurs et dessinateurs. Ca devrait en occuper certains un moment. Si vous avez des liens sympas qui ne sont pas cités et pas n’importe quoi svp, du beau, de l’utile, de l’exploitable, merci de les indiquer dans les commentaires des Liens (et surtout pas les sites de Fantasy qui souffrent du «chainmail bikini syndrome» si vous voyez ce que je veux dire…). Bonne balade !
Je reçois beaucoup de mails via mon site et le Journal de Bord. De plus en plus. Du message d’encouragements, compliments, soutien en passant par des demandes en tous genres. Même si cela me prend souvent beaucoup de temps et d’énergie, j’essaye de répondre à la plupart des mails. Je ne réponds pas toujours tout de suite par manque de temps mais j’essaye si possible de construire des réponses réfléchies et posées et pas de la réponse à la va-vite pour me débarrasser et avoir la conscience tranquille.
Mais je reçois aussi des messages désarmants de quelques lignes me demandant «Salut Vincent, ton papier fait quel grammage ?» ou «Bonjour tu peux me dessiner je sais pas quoi ?» ou encore «C’est quoi la marque de ton imprimante ? @+»… Ces messages «éclair» qui ne sont pas des blagues, écrits sans arrière-pensées, me perturbent (heureusement ils ne sont pas écrits en langage sms, ce serait encore pire). Mon dilemme est le suivant, d’une part j’aimerais répondre pour aider, partager mais d’autre part je n’ai pas envie de faire des efforts quand on n’en fait pas vraiment pour m’écrire, même si le simple geste de prendre ne serait-ce que trente secondes pour m’envoyer un mail me touche (sérieusement). Parce que je ne répondrais pas «220gr, à bientôt» ou «Epson, amitiés, Vincent». Je prendrais le temps d’expliquer, étayer mes choix. Et j’apprécie un minimum de présentation, un début de conversation peut-être… Il me semble que cela s’appelle la politesse et/ou la courtoisie. Je suis en partie responsable de ces «dérives» car j’adopte sur mon Journal de bord un ton très libre, très proche, simple et amical. Cela atténue la distance entre les lecteurs et moi et se répercute sur certains messages. En revanche je reçois aussi souvent de longs mails d’illustrateurs en herbe ou confirmé ou encore de je-ne-sais-qui, des personnes qui naturellement ne confondent pas un message écrit, une lettre (ça s’appelait une lettre il n’y a pas si longtemps) avec une recherche Google, et là la discussion peut être passionnante et je suis honoré, ravi d’apporter quelques petites pièces à un nouvel édifice. Dans le même ordre d’idée, j’ai reçu des messages me bombardant de questions tout azimut, certaines parfois complexes. Comme je l’ai écrit plus haut je n’ai pas toujours le temps de répondre sur l’instant et deux jours plus tard je reçois à nouveau le même mail agrémenté d’un pourquoi je ne réponds pas ? Hum hum…
Il y a peu j’ai reçu un mail de deux lignes me demandant de l’aide pour contacter des éditeurs au regard de trois images en pièces jointes. Sur le coup je n’ai pas eu envie de répondre. A chaud je me suis dit pourquoi me casser la tête pour quelqu’un qui ne fait aucun effort pour se présenter et présenter son travail, aucun lien de site web dans le message ou de galerie d’images, impossible de savoir qui est cette personne. Bien entendu je n’attends pas un cv de quatre pages ni une bio et une biblio complètes et détaillées mais un minimum serait le bienvenue. De plus je souhaite à tout prix éviter l’hypocrisie et la langue de bois en répondant «oui c’est très bien, contacte cet éditeur, ça va être génial», je ne veux envoyer personne au casse-pipe. Si j’aide, j’aide vraiment et je conseille précisément (je sens que je vais regretter ce message d’ici quelques jours, ahahah).
Finalement, je me suis dit que cette personne était peut-être complètement perdue dans le monde cruel de l’édition, que son message était certainement un appel de détresse et que c’est pour cette raison que le message avait une forme peut-être un peu «expédiée». Donc, toujours dans mon optique d’aider et partager et sans vouloir donner de leçon, j’ai répondu un peu ironiquement mais honnêtement que je ne fais pas de «l’illustration-consulting», que je suis complètement désemparé devant un mail de deux lignes avec trois images et que ça ne me donne pas vraiment envie de répondre. De plus je n’ai pas une connaissance illimitée du milieu de l’édition, si vaste, qu’il m’est bien difficile de conseiller objectivement sans connaître un peu le parcours de la personne, ce qu’elle aime dessiner, ses domaines de prédilection, ses passions et envies, etc. Je veux bien aider, pas de soucis mais je dois en savoir un peu plus.
La réponse ne s’est pas fait attendre. On me dit de ne pas me casser la tête et (je cite) que si je suis professionnel je devrais voir la qualité du travail présenté à travers peu d’exemples et ne pas réagir de manière mesquine et puérile. Bon, je suis resté sans voix. Le monde à l’envers. On m’envoie un mail de deux lignes, je réponds (sur un ton un peu taquin mais sincère) que j’ai besoin de plus de précisions pour aider au mieux et finalement je me fais insulter. Là aussi je n’avais pas envie de répondre mais je l’ai fait, quitte à perdre du temps autant aller jusqu’au bout, en réexpliquant que je suis prêt à consacrer du temps pour répondre comme il faut car je respecte les personnes qui m’écrivent mais j’ai besoin d’un peu plus d’informations pour ne pas écrire n’importe quoi, désolé si cela ne convient pas mais même en étant professionnel, il me semble, je ne peux aider avec les éléments présentés sans éviter les banalités…
Je crois que ces échanges soulignent les (nouveaux) travers d’Internet. Le mirage de la promiscuité et la rapidité de l’information. On veut tout, tout de suite sans faire d’efforts et on se laisse étourdir par le côté instantané du contact via les mails, cette distance faussée. On peut contacter qui ont veut très vite et dans l’élan, assis tranquillement derrière son écran on en oublie un peu quelques règles d’usages (le respect il me semble). Ce qui me rappelle les récents déboires de Manu Larcenet suite à de nombreuses discussions houleuses sur des forums bd. On clique souvent trop vite sur le bouton «envoyer le message maintenant». Le langage sms reflète aussi très bien cet état d’esprit. Par extension je pense à un article lu récemment où on apprenait que le nombre de conflits en entreprise a considérablement augmenté ces dernières années justement à cause des mails, on répond trop vite, on s’emballe rapidement et on écrit des choses regrettables qu’on ne dirait jamais face-à-face. Un peu comme les entreprises qui licencient en envoyant des messages sur les téléphones portables… L’humanité s’efface. Très inquiétant.
Il ne me viendrait jamais à l’esprit d’aller voir un John Howe chez lui et lui dire en face «Salut John, c’est quoi la marque de ta gomme ? Merci @+»… Ce qui à mon avis revient au même…

Il y a quelques années j’avais illustré «les naufragés de l’Arbre-Pont» pour les éditions Nathan. Depuis le livre a eu un certain succès et il est régulièrement réimprimé et adapté aux nouvelles collections. Le livre sera donc publié à nouveau et ils m’ont contacté pour faire une nouvelle couverture pour la nouvelle collection. Pour info voilà les précédentes couvertures.

Cette année rebelote et on me donne beaucoup de temps. C’est chouette je vais pouvoir prendre mon temps, justement, et faire ça au mieux. Tranquillement. Comme la collection est différente on me fait un joli briefing et par rapport à l’histoire on me conseille de montrer le vaisseau-mère écrasé avec l’arbre poussant dessus (si vous voulez savoir pourquoi allez lire le bouquin). Parfois les éditeurs donnent à l’illustrateur un point de départ pour illustrer une couverture, je trouve que c’est souvent utile car l’illustrateur n’a pas forcément une vision d’ensemble de la collection ou n’est peut-être pas familiarisé avec l’esprit de cette collection. Un petit aiguillage de départ peut éviter d’avoir à recommencer des crayonnés faisant doublon avec une autre couverture d’un autre bouquin. Je me lance alors sur la piste du vaisseau plus l’arbre mais cela ne me convient pas à cent pour cent et je fais un crayonné supplémentaire avec l’arbre seul, pour ne pas trop dévoiler l’histoire. Et c’est cette proposition qui est retenue !

Ensuite j’ai suivi cette piste en ajoutant un lézard au premier-plan pour dynamiser l’image et crée de la profondeur et je détaille un peu plus le lointain. Mais l’éditeur trouvait que cette version manquait un peu de patate, de vertige et j’ai fait un nouveau crayonné en ce sens, une contre-plongée.

Crayonné accepté et puis direction la mise en couleur. J’ajoute aussi un petit test maison pour voir ce que ça va donner mis en page. Ça me plaît bien ;)










