‘ai donné des cours d’initiation à la Bd à l’Ecole Emile Cohl pendant quatre ans. Les bases, cadrages, narration, dessin, mise en scène, lecture et lisibilité, etc. Des bases qui valaient aussi en grande partie pour l’illustration. Pendant ces quatre années, j’ai vu passer beaucoup de monde, des jeunes se découvrant dessinateurs, d’autres passionnés sur la voie du professionnalisme ou encore certains avec un certain bagage à la recherche de perfectionnement. J’ai souvent suivi les parcours de celles et ceux dont les univers en pleine gestation m’avaient intéressé, surpris ou intrigué. La plupart de ces élèves sont maintenant les deux pieds dans la jungle de l’édition. Avec plus ou moins de réussite, forcément. J’ai le souvenir de beaucoup d’entre-eux, ce serait trop long de tous les citer. Je garde en mémoire les images mais j’ai malheureusement souvent oublié les noms. Déjà à l’époque, quand ils se « cherchaient » et mettaient en place les première pièces de leurs édifices, on sentait que, mis sur la bonne voie, on aurait du costaud, de la créativité et de la qualité. Maintenant je les retrouve en librairie ou en chemin grâce aux news sur leurs sites et blogs respectifs. Je me dis aujourd’hui que j’ai eu la chance extraordinaire de les voir à leurs « débuts », si je puis dire. Les rencontrer et les observer, essayer de les aider et de les aiguiller. Sur la longueur, c’est formidable de voir un artiste se réaliser, donner corps à un univers puis le concrétiser. Comme une forme de tutoriel sur plusieurs années. Confondant un peu années et promotions à Emile Cohl, je mets des liens en vrac, sites et/ou blogs. Vous en prendrez plein les mirettes avec Mikael Bourgouin ici et là, Julie Ricosse, Damien Catala, Adrien, avec Anthony Jean, Yann Tisseron alias Plumedecorbeau ici et là, avec Tristan, ici un best-of de leurs boulots dans le cadre de leur Studio (une belle initiative !), un petit tour chez Annette, puis chez Bis, je craque pour les illustrations de Sophie et Mary, et pour finir un passage s’impose chez Yoann et Jao…
P. S. :
J’en oublie certainement beaucoup et n’hésitez pas à sillonner leur liens pour dénicher d’autres merveilles… Il y a aussi la possibilité de feuilleter l’annuaire des anciens de l’Ecole Emile Cohl, accessible à tous (après une petite inscription), c’est par là.
ier matin, en préparant du papier pour la semaine, j’ai eu la drôle d’idée de me couper. Mais pas n’importe comment. Comme le disciple de Léonard dans la célèbre Bd. Une belle entaille, bien courbe et bien profonde, effleurant l’os. Avec un de ses trucs, un X-acto, qui tient plus du scalpel que du cutter. Comme ça pissait le sang et que toute la chair avait tendance à glisser bizarrement le long du doigt, j’ai pu apprécier les urgences coréennes. Après vingt minutes d’attente au milieu du tourbillon des infirmières et médecins, la main en l’air pour ralentir les saignements, un gentil monsieur m’a demandé de m’allonger, le temps de réunir les morceaux. J’aurais préféré rester assis et j’ai compris plus tard qu’il ne souhaitait pas se retrouver tout seul avec un gaillard de plus d’un mètre quatre-vingt avoisinant les quatre-vingt cinq kilos sur les bras si je tournais de l’œil à la vue du sang ou assommé par la douleur. Finalement, nous avons bien discuté, en anglais. Pendant qu’il me recousait patiemment, il m’a dit que j’en aurais pour deux semaines et que j’avais eu un « heureux accident » car j’avais charcuté l’index de ma main droite, ma main « inutile » (je suis gaucher). Moi j’étais plutôt heureux de ne pas m’être charcuté le majeur. Je me suis imaginé un instant, entre une famille au chevet d’une très vieille dame dans son dernier soupir et une jeune fille au teint violacé visiblement pas au mieux de sa forme, au beau milieu des urgences, le majeur dressé en l’air, pointant le plafond pour ralentir les saignements. Blague à part, même si ça faisait un mal de chien, en voyant autour de moi ces inconnus au dimanche prenant l’allure de douloureux souvenirs, je me suis dit qu’en effet, un « heureux accident »…
t hop, un crayonné pour une couv pour le jeu Pirates chez Wizkids. Ce qui devrait ravir les corsaires et flibustiers du portail francophone de Pirates of the Spanish Main. L’illustration est déjà mise en couleurs, livrée. Pour le coup, une ambiance « classique », atmosphère ensoleillée, ciel bleu, « please, nothing crazy with the colors » comme dirait l’éditeur, héhé. Et patience, je devrai attendre la publication pour la partager…

uite à mon précédent message, Anders pose une question qui titille « …n’ya t’il pas un moment où, face aux agissements d’un éditeur, tu n’es pas tiraillé entre la passion et l’envie de bien faire et celle de faire du « sous-Vincent Dutrait » proportionnellement aux paiements proposés ? ». Ce fut le cas, quelques années en arrière, par manque de recul. Je regrette amèrement d’avoir pris cette pente-là et j’ai complètement changé d’opinion là-dessus. Maintenant, au lieu de ne penser qu’à l’éditeur et/ou qu’à moi-même, je pense en priorité aux lecteurs et, comment dire, au petit édifice que j’essaie de mettre en place au fil de mes illustrations, à mon travail dans son ensemble.
Ne bosser « que » pour l’argent, au jour le jour, ou se trainer des casseroles, ça n’a plus de sens. Faire du « sous-Vincent Dutrait » est parfois tentant. Que ce soit pour gagner des sous fissa ou pour me débarrasser d’un projet ne se déroulant pas comme convenu. Honnêtement, je suis loin d’être richissime et me permettre de refuser ou tirer un trait sur projet qui prendrait une mauvaise tournure m’est très très difficile. Je devrai batailler dur ensuite pour retrouver l’équilibre. Mais malgré tout, je préfère désormais faire ce choix. Refuser ou « quitter » ce genre d’aventure hasardeuse comme je l’ai fait précédemment pour Starship Troopers ou pour le Jeu de rôle Warhammer (mais si vraiment le projet vaut le coup et qu’en face on écoute, j’essaie d’imposer une formule différente pour retomber sur mes pattes, comme je l’expliquais ici, en seconde partie de message).
C’est pénible et démoralisant car prendre ce genre de décision est périlleux voire carrément dangereux, se fermer des portes, laisser passer d’éventuels succès commerciaux. Mais sur la longueur, je pense être gagnant. Je serai satisfait d’un travail dont je n’aurai jamais à rougir, un travail dont je serai fier sans amertume ni regrets qui prendra sa place sur mon petit bonhomme de chemin. Et surtout, les lecteurs auront de belles images sous les mirettes !
Je me rends bien compte que c’est utopique, conserver intacte une telle exigence de qualité et de respect du lecteur, ce serait trop beau et il faut vivre avec son temps. Mais je ne supporte plus de me voir sacrifier artistiquement mon travail pour des histoires de sous et enjeux financiers. Je tente de m’y tenir. Trop souvent dans la douleur… Et sus aux bâclages !
Je suis aussi bien d’accord avec Laure, illustratrice-libraire de talent sur qui on peut compter pour favoriser la qualité artistique plutôt que le business. Mais quand je suis passé à la Fnac deux fois en dix jours et qu’au deuxième passage, les bouquins présentés n’étaient majoritairement plus du tout les mêmes, ça m’a fait froid dans le dos. Ce n’est pas la faute au libraire qui essaie tant bien que mal de faire son travail mais plutôt celle de certains éditeurs et commerciaux, en amont. Je l’ai encore entendu cette année. J’exigeais plus de temps et de meilleures conditions pour pouvoir travailler comme il faut et livrer un travail de grande qualité. Ce fut refusé. On m’a expliqué très clairement qu’il y avait un marché à gagner, une place à prendre et que si ce n’est pas nous, ce sera un autre. Sans demander n’importe quoi et faire un gros caprice, cédant déjà beaucoup de terrain, je parlais toujours de création, qualité d’image, niveau de détails et on me répondait timing et enjeux commerciaux. J’ai aussi entendu que le livre en question risquait même d’être annulé s’il ne sortait pas dans les temps, alors qu’une grande partie du travail avait été effectuée. Brrr, j’ai préféré passer mon tour et céder ma place, à contrecœur. C’est là je crois que les optique divergent. Il y a ceux qui réalisent des livres pour les lecteurs et ceux qui vendent des boîtes de petits pois. Le mariage des deux semblent de moins en moins évident ;)

n allant en France pour mes vacances le mois dernier, je me faisais une joie de sillonner les librairies pour acheter quelques Bds, bouquins & co. Mais je ne m’attendais pas à être complètement déboussolé. Perdu, ne sachant plus où donner de la tête devant une production monumentale. Même à distance je suis l’actualité et même en n’ayant pas mis les pieds dans une librairie française depuis dix mois, je n’imaginais pas être sonné par cette déferlante. Plus aucun repère, que des suites et des nouveautés. Il y avait tellement de choses à voir sur les tables, gondoles et encore plus dans les rayons, « trop d’informations tue l’information », à un tel point que je n’ai finalement rien acheté… A la limite de l’écœurement. J’ai quand même vu quelques jolies choses mais beaucoup – trop – qui n’ont pas retenu mon attention. A la lumière de ce que j’ai pu voir et entendre ou vivre cette année, je me suis fait la réflexion suivante. C’est un peu long, désolé. A propos des droits d’auteur, des paiements. Ca fait un peu marchand de tapis mais bon.
C’est une question qui, il me semble, concerne l’édition jeunesse et la Bd. Je vais partir d’un exemple simple. Disons que la réalisation d’un album illustré par un illustrateur coûte - dans l’absolu - 9000€. Un calcul d’apothicaire (je précise), temps de travail, formats, matériel, recherches. Je sais bien qu’on peut difficilement calculer ainsi mais estimons la valeur réelle de ce travail à 9000€, ok ? Un peu comme si on commandait une peinture à un peintre ou plus terre à terre, comme si on achetait une chaise à un artisan, on paye en sortant du magasin.
Je poursuis et détaille le processus. Généralement un éditeur, pour ce genre de projet, propose une avance (par exemple 5500€ en plusieurs fois, une partie à la signature du contrat et le reste à la remise des illustrations) plus un pourcentage de 3, 4 voire 6%, un équilibre à négocier. L’illustrateur commencera à toucher des droits quand les ventes auront atteint l’équivalent de 5500€ en pourcentage. Ca prend généralement quelques années et en imaginant que le livre se vende comme il se doit et fasse sa vie normalement, le travail de l’illustrateur sera un jour payé « à sa juste valeur » (ce n’est pas vraiment le terme approprié mais je n’ai pas trouvé mieux). Donc plus ou moins rapidement et les 9000€ de « départ » seront atteints. Et si le livre cartonne, l’illustrateur pourra même faire du « bénéfice ». Vous suivez ?
Mais hic, là où ça coince maintenant, il me semble, c’est que la situation de l’édition change ou a changé. J’en ai parlé souvent avec des amis éditeurs, il y a une telle production que les libraires ne peuvent plus stocker les livres, les vendre « comme il faut », les laisser quelque temps sur les tables et ne pas les faire disparaître tout de suite dans les rayons ou dans les bacs. Par exemple, pour les fêtes de fin d’année, certains libraires n’ouvrent plus les cartons en provenance des éditeurs après la fin novembre, les tables et rayons étant déjà surchargés. Un éditeur doit donc publier le livre bien en amont, en septembre ou octobre pour espérer s’assurer une place au soleil, bien visible, jusqu’à la fin de l’année. On peut lire un résumé là-dessus ici, un extrait :
«…Mais le livre de jeunesse souffre des mêmes maux que le reste de l’édition. En premier lieu, la propension à la surproduction: 10485 titres nouveaux en 2006, alors qu’en 1990 on n’en comptait que (si je puis dire) 7245. Soit 45% de hausse ! La qualité y gagne-t-elle ? On craint d’en douter. La visibilité est mécaniquement réduite pour la plupart des titres. Face au trop-plein, le libraire excédé est tenté de privilégier les séries, les titres déjà familiers. Il faut savoir que, selon le SNE, 30 licences font un quart des ventes de livres pour la jeunesse: les “Petit ours brun”, “Nana”… et, bien sûr, “Harry Potter”. De même, comment ne pas céder à la tentation d’accorder plus d’importance aux livres à retombées multiples ? Cartables, trousses, crayons, jeux, gadgets, tout y passe. Rentabilité assurée. Effort minimal…»
Ensuite gros retours chez l’éditeur, ce que je constate sur les relevés de droits d’auteur en mars. Il me semble que cette situation, finalement, pénalise la vie d’un livre et limiter sa visibilité, sa diffusion. De fil en aiguille, le travail de l’illustrateur ne sera peut-être jamais payé « à sa juste valeur », ou peut-être, qui sait, dans dix ans.
J’en ai déjà subi les conséquences. Il y a quelques années je m’étais occupé d’une série de gros romans pour jeunes lecteurs, on me l’avait présenté comme une alternative à Harry Potter. Apparemment les budgets étaient limités et on m’avait proposé de « petites » avances et des pourcentages en m’assurant que je devrais toucher pas mal sur les ventes. Finalement, il me semble qu’Harry a eu raison de cette série. Je n’ai jamais touché un centime de plus et maintenant je reçois des lettres pour acheter les stocks à prix réduits avant la mise au pilon…
Autre exemple pour un album grand format, j’avais touché dans les 2500€ d’avance, un peu riquiqui vu l’ampleur du travail. J’ai réalisé le livre il y a quelques années en arrière et je n’ai à ce jour pas touché un centime de plus. Artistiquement ce fut une réussite mais financièrement ce n’est pas encore tout à fait ça…
Puis la trilogie sur le fantastique chez Casterman qui me permet de toucher des sous presque dès la première année ! Succès, ventes des droits à l’étranger, édition dérivée, etc. Ca commence tranquillement mais sûrement. Je pense que là, l’équation fonctionne plutôt bien, un bon équilibre entre ce que j’ai mis au point avec l’éditeur pour la réalisation des livres, leur diffusion et leur exploitation. Chacun fait son boulot honnêtement et chacun y trouvera son compte au fil du temps, j’imagine.
Et dernier exemple avec un projet d’album où je touche tout de suite une grosse avance (au-delà de 8000€) plus 3%. Pour le coup, je ne suis pas près de voir des pourcentages avec une telle avance mais au moins, je « rentre dans mes frais », si je puis dire.
J’en viens à ma conclusion. Est-ce que finalement, à l’heure actuelle, la dernière proposition ne serait-elle pas la plus favorable à l’illustrateur ? Une grosse avance serait une certaine forme de garantie ? Cela permettrait à l’illustrateur de ne pas subir les aléas et fluctuations du marché. Est-ce que finalement aujourd’hui, compte tenu de la situation en librairie, ne serait-ce pas risqué voire dangereux pour un illustrateur de miser sur les ventes du livre pour espérer être « payé à sa juste valeur » ? C’est remettre son avenir financier entre les mains de l’éditeur qui va gérer plus ou moins bien la diffusion et la pub du livre et dans celles des libraires qui influeront sur la vie du livre en fonction de l’évolution du marché, non ? Est-ce que les contrats proposés actuellement sont encore d’actualité, bien adaptés ? Est-ce que finalement à l’avenir les illustrateurs n’auraient pas intérêt à exiger des avances musclées pour remplacer un hypothétique succès ou éviter de fâcheux désagréments ?
Voilà… J’ai des débuts de réponse que j’apporterai plus tard et espère que tout ceci est compréhensible. A méditer.










