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Mon ami le numérique

Archivé dans Réflexions, technique et lu 830 fois avec 4 commentaires.
Marqué comme fantastique, illustration, matériel, numérique, séoul et la corée, technique.
Ecrit le Mercredi 21 juin 2006, publié il y a 2060 jours.

Apparemment je vais pouvoir mettre en ligne mes messages comme il faut. Donc je reprends là où j’en étais… Mon ami le numérique, la suite.
J’ai reçu de nombreux messages suite à mon mot de la semaine dernière. Une question en appelant une autre, on me demande quels sont les avantages du numérique, ou plutôt qu’est-ce que le numérique pourrait m’apporter par rapport à mon travail en «traditionnel». Tout d’abord techniquement le numérique peut servir à faire sauter des barrières, des contraintes physiques. Par exemple on peut créer ses propres outils, créer ses brosses, ses pinceaux, ses je-ne-sais-pas-quoi pour peindre tel ou tel truc, c’est fantastique et vraiment novateur. Même si les rayons du magasin de fournitures où je vais acheter mes pinceaux sont plutôt bien garnis, je suis quand même limité de ce côté-là et surtout il m’est difficile de bricoler mes outils. Je ne vais pas descendre un sanglier coréen pour tester la texture de ses poils. Avec le numérique on peut sortir des classiques pinceaux rond et brosses carré. L’autre grand chamboulement qui me vient à l’esprit ce sont les formats. Là plus aucune limite. Quand je réalise les illustrations d’un grand album ou un plateau de jeu, des illustrations grand format «boosté» à +130% au minimum pour gagner en précision et définition à la réduction, ça prend vite des proportions parfois envahissantes, j’ai déjà abordé ces problèmes il y a quelques temps à propos de mon ami l’imprimeur coréen. En numérique on peut bosser une illustration à +500 ou +1000% si on le souhaite car le rapport taille des brosses / taille du support suivra (dans l’absolu bien sûr, il y a quand même certaines limites logiciels et puissance de l’ordinateur). Bien entendu j’imagine là un travail qui sera publié par la suite, si c’est destiné à rester sur écran, le format n’a finalement pas vraiment d’importance mais cela permet d’avoir un éventail impressionnant de tailles de brosses, travailler très large jusqu’au pixel près.
Artistiquement je ne sais pas trop quoi dire face à de telles possibilités, un vaste terrain à défricher. J’ai le vertige quand je pense aux possibilités incroyables et variées, créer ses brosses, jouer avec les calques, effectuer tous les réglages possibles et imaginables, et ça me désole quand je vois des illustrations réalisées numériquement avec les brosses Photoshop de base, quand on reconnaît tel ou tel filtre appliqué bêtement ou le dernier effet à la mode vu sur un tutorial sur Internet. Ca me fait penser aux gamins qui commencent avec les dix feutres couleur Stabilo, c’est un passage obligé mais plus tard si on veut vraiment faire quelque chose de plus élaboré, abouti et développer ainsi sa passion on va apprendre à se servir de pinceaux et toucher à la gouache ou à je ne sais quel autre peinture.
Et de mon point de vue, les choix, raisons ou prétextes pour utiliser le numérique du genre ça va vite, facile pour corriger, ça ne salit pas, c’est économique, c’est du pipeau parce que je trouve que c’est se placer dans une optique souvent uniquement commerciale. Un minimum d’effort pour un maximum de rentabilité. Je ne vois pas là-dedans des arguments convaincants car je peux dire la même chose avec mes pinceaux. Je ne me salis pas, ce n’est pas trop difficile pour corriger, je vais vite, etc. Mais – en faisant un parallèle avec le commentaire écrit par Swal au sujet d’Umberto Eco – j’ai mis plus de dix ans à mettre au point ma technique. Une décennie à m’entraîner, à chercher, expérimenter, trouver des astuces et tendre vers une certaine maîtrise. C’est long, passionnant et difficile, enrichissant et parfois pénible. Il est évident que le numérique offre un accès facile et plus direct, n’importe qui peut se mettre devant son écran pour barbouiller en sautant la case formation et apprentissage. On ne prend pas dix ans pour trouver le Crtl+Z…
Là où je trouve que ça devient problématique, c’est auprès de certains éditeurs (et je ne généralise pas). Je commence à subir les effets de la marée numérique dans le milieu de l’illustration. Il y a peu on m’a demandé de rendre une illustration avec les différents éléments séparés sur des calques… Quand j’ai expliqué que cela m’est difficile car je réalise des illustrations d’un seul tenant, des «peintures», on m’a dit ah bon vous ne travaillez pas en numérique ? Je me suis pris une drôle de claque. J’étais étonné d’avoir à expliquer que je crée une ambiance, un univers, une scène où les éléments sont intimement liés, imbriqués pour tenir une gamme de couleur, des contrastes, des lumières, des textures, etc. Je suis finalement parvenu à réaliser les différents éléments séparément mais ce ne fut pas une mince affaire, ma technique néandertalienne ne se prêtant pas vraiment à ce genre d’exercice. Je remarque aussi que les délais imposés ont souvent tendance à fondre. Je ne pense pas que le numérique soit la cause première de ce changement mais il y contribue grandement. Par exemple, grâce au numérique les éditeurs n’ont plus à scanner et/ou attendre les illustrations envoyées par courrier. Ce qui représente quand même un gain de temps qui n’est pas négligeable surtout quand on doit tenir un planning de publication serré. C’est vraiment étonnant car je suis jeune dans ce métier et j’ai senti ce glissement. A mes tous débuts, on s’envoyait des faxs, j’avais déjà crée mon petit site qui ne servait pas à grand chose, il n’y avait pas beaucoup d’illustrateur français sur le net, les modems tournaient à 56K et les éditeurs n’avaient pas encore pris le pli Internet et numérique, pas de mails et souvent même pas d’accès. Heureusement que maintenant il y a encore des éditeurs qui téléphonent (et oui même en Corée !), envoient des lettres et préfèrent avoir les illustrations originales entre les mains.
Je râle, je râle mais quand je vois l’innovation numérique mal employée, mal utilisée, détournée à des fins commerciales et ses pénibles répercussions, ça me donne furieusement envie de faire de la résistance. Je me sens de plus en plus proche d’une certaine démarche artistique à l’ancienne (on y revient), je rêve d’une époque où on avait le temps d’apprendre, chercher, creuser, développer, approfondir. Le numérique peut et va devenir une nouvelle technique puissante, originale et révolutionnaire si bien entendu on l’approche comme toute autre technique inconnue, en évitant les modes, les raccourcis maladroits et les mirages d’une facilité et d’un accès trop évidents. Si patiemment, on se donne la peine de prendre le temps de la découvrir et la comprendre, l’appréhender en profondeur, sous tous les angles et surtout la maîtriser. Je crois que j’aborderai le numérique dans ce sens, uniquement artistiquement et surtout pas pour des raisons matérielles ou purement commerciales. Ce qui me rappelle ces mots d’Hokusaï, décédé à l’âge de 89 ans :
«…Depuis l’âge de cinq ans, j’ai la manie de recopier la forme des choses et depuis près d’un demi siècle, j’expose beaucoup de dessins ; cependant je n’ai rien peint de notable avant d’avoir soixante-dix ans. A soixante-treize ans, j’ai assimilé légèrement la forme des herbes et des arbres, la structure des oiseaux et d’autres animaux, insectes et poissons ; par conséquent à quatre-vingt ans, j’espère que je me serai amélioré et à quatre-vingt-dix ans que j’aurai perçu l’essence même des choses, de telle sorte qu’à cent ans j’aurai atteint le divin mystère et qu’à cent dix ans, même un point ou une ligne seront vivants. Je prie pour que l’un de vous vive assez longtemps pour vérifier mes dires.»

Pour compléter mon discours je vous invite à lire ce débat que j’avais lancé sur le forum CaféSalé, «Mais où va ?». C’était en 2004, j’avais sensiblement la même opinion et je me rends compte qu’avec le temps, le phénomène n’a fait qu’amplifier et mes craintes se sont confirmées. De plus certaines réponses à mon questionnement sont édifiantes et terriblement révélatrices. Je signale une belle réponse sensible et raisonnée de Sparth en page 3. Au passage j’ajoute une publicité qui doit avoir une bonne vingtaine d’années, du temps de l’Atari et de l’Amiga, aux balbutiements de l’infographie Mon ami le numérique technique reflexions  technique séoul et la corée numérique matériel illustration fantastique

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4 commentaires.

  1. Swal, le Mercredi 21 juin 2006 à 9 h 16 min, a écrit :

    Jeune réac !

  2. Blakkrall, le Mercredi 21 juin 2006 à 12 h 43 min, a écrit :

    En fait je crois que ton blog avait seulement fait une indigestion numérique, vu la longueur du texte^^

  3. Nils, le Jeudi 22 juin 2006 à 13 h 44 min, a écrit :

    Je me suis arrêté au bout de trois lignes. J’ai lu le dernier paragraphe par acquis de conscience. Il y avait des choses importantes au milieu ?

  4. Aristote, le Dimanche 5 juillet 2009 à 19 h 57 min, a écrit :

    Moi j’ai tout lu ! (ça fait fayot hein ?) Et je dois bien avouer que je me pose des questions dans le même sens (l’article est assez vieux, mais je pense qu’il reste d’actualité)

    J’aime beaucoup la colorisation, et je dois dire que ces dernières années je suis en pleine recherche dans la mise en couleur, vu qu’avant je n’avais d’yeux que pour le crayonné (et surtout j’arrivais à rien avec la peinture).

    J’espère franchement que ni la mise en couleur à la main, ni celle numérique ne remplacera l’autre, notamment dans tous ce marché « geek » aux illustrations nombreuses – cartes à jouer, jdr etc et – où c’est l’escalade pour étonner le chaland. Il n’y a qu’à voir les illustrations des années 80 par rapport à celles de maintenant sur le même thème de l’héroic fantasy, c’est plus du tout pareil.

    Pour moi les deux mises en couleurs offrent un spectacle que n’offre pas l’autre. J’imagine mal un Gibrat en numérique ou un Sky Doll en aquarelle (pour ne citer qu’eux).

    Le numérique offre une facilité déconcertante pour des effets de lumière que je qualifierai de « spectacular » genre néon, halo, pseudo HDR, et pour les effets de textures ; deux effets qui sont plutôt difficile à obtenir à la peinture. Quand on voit en plus les speed paintings de plus en plus présents, surtout pour les illustrations touchant aux jeux vidéos, il y a de quoi s’inquiéter de voir disparaître les mises en couleur manuelles.
    Mais malgré cette facilité apparente, je reste convaincu qu’il est plus agréable de peindre à la main. Un bon recule de sa page, vaudra toujours mieux que n’importe quel dézoom. Une peinture pour moi, c’est une successions d’imperfection qui fait un ensemble agréable à l’œil, tandis qu’en numérique, on veut toujours zoomer pour apporter toujours plus de détails. Et puis il n’y a pas la même évolution du travail, le numérique c’est plus « étape par étape » je trouve. Un dégradé numérique, c’est « vulgairement » un outils, on le trace et c’est fini. En peinture on le sent plus venir, je sais pas trop comment dire, mais on me comprendra peut être ^^. Enfin, pour faire une mise en couleur numérique il faut du matériel. Je pense qu’on ne peut travailler convenablement qu’avec ce genre de palette graphique où l’on dessine directement sur l’écran. Hors de prix pour moi, donc je reste à mes pinceaux.

    Par contre je me demande ce qu’il en sera dans plusieurs années de ces dessins numériques. Il existe bien sûr une évolution des dessin « à la main » au fil du temps, mais quand on voit les premières BD mises en couleur numériquement il y a 10 ans, elles paraissent aujourd’hui parfois has been. Est ce que ce sera une escalade de l’illustration numérique en fonction du perfectionnement du matériel et des logiciels ?

    Bref, j’ai également beaucoup d’interrogations sur ce sujet ..

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