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Cinq ans en Corée

Archivé dans Au jour le jour, Réflexions et lu 509 fois avec 8 commentaires.
Marqué comme éditeurs et éditions, séoul et la corée.
Ecrit le Dimanche 30 mai 2010, publié il y a 619 jours.

Le message consacré à mon artbook coréen « Fantasy Alchemist », m’a rappelé mes cinq années passées en Corée. Plus pour le côté professionnel de l’expérience (je garderai pour moi les détails de l’aventure humaine et familiale).
En juillet 2003, je partais m’installer à Séoul avec mon épouse (coréenne, ceci expliquant en grande partie cela). Contrairement à tout ce que j’avais pu imaginer jusque là, je me suis découvert une bonne faculté d’adaptation et d’immersion. Je me suis rendu compte que je n’avais pas plus d’attaches que ça avec le pays France, à part bien évidemment famille et amis qui manquent, et pour faire bref, que je pouvais très bien me passer de fromages et saucissons. Ce n’était pas insurmontable et une fois les six premiers mois de découverte et d’acclimatation digérés, une fois bien installé dans son quotidien, on apprend à vivre avec et on poursuit son petit bonhomme de chemin…

Cinq ans en Corée reflexions au jour le jour  séoul et la corée éditeurs et éditions

Le décor est planté et pour remettre cette aventure professionnelle dans son contexte, un petit rafraîchissement s’impose. Mine de rien, en 2003, la communication par emails interposés avec les éditeurs français bafouillait complètement et nous en étions encore plus ou moins aux fax. J’avais quand même l’ADSL, depuis 2001, inaugurant alors la première connexion « haut débit » privée de mon quartier à Lyon ! Je n’avais pas de scanner digne de ce nom (trop onéreux) et j’envoyais encore mes illustrations en chrono aux éditeurs, ce qui gonflait considérablement la part frais réels de ma déclaration d’impôts.
Je travaillais alors quasi-exclusivement avec les éditeurs français et compte tenu des balbutiements des échanges via le net, s’expatrier en Corée était risqué, que ce soit pour mon budget ou pire, ma carrière. Avec le recul, aujourd’hui, je me rends compte que peu m’ont suivi et ont joué le jeu, ont accepté de faire des efforts pour s’adapter à cette nouvelle communication. Je leur en serai toujours reconnaissant, Casterman Jeunesse, Rageot, Milan, Asmodée, Magnard…
Au début, j’ai eu régulièrement recours aux services comme DHL ou UPS pour faire survoler les continents à mes illustrations avant d’investir dans un scanner de qualité et un ftp volumineux pour transférer mes travaux. Heureusement que les réseaux coréens cassaient la baraque et me permettaient, de part leur vitesse ahurissante, d’exploiter l’outil Internet à fond. Je me souviens que j’avais écrit un message lambda du genre « je prends tout en charge, ne vous inquiétez pas, la distance ne compte plus, les délais seront tenus, ftp, etc » pour les éditeurs frileux me contactant pour de nouvelles collaborations et découvrant, parfois avec stupeur, que je résidais à l’autre bout du monde.

Cinq ans en Corée reflexions au jour le jour  séoul et la corée éditeurs et éditions

A Séoul, j’ai démarché et réalisé quelques illustrations et albums pour les éditeurs locaux, petits ou grands, mais aucune de ces collaborations ne s’est soldée par une réussite complète et satisfaisante (« Fantasy Alchemist » en est le criant exemple). Trop de divergences sur le fond, des soucis de convergence sur la forme, peu de similitudes entre le monde de l’édition en France et en Corée et une culture de l’image différente m’auront laissé sur ma faim. J’ai préféré délaissé l’édition coréenne (alors que des bras ouverts m’étaient tendus) pour me tourner vers autre chose, un nouveau saut vers l’inconnu…

Cinq ans en Corée reflexions au jour le jour  séoul et la corée éditeurs et éditions

Même si mes fidèles éditeurs cités plus haut continuaient à me soutenir et à me faire travailler, faisant fi des distances et de l’éloignement, j’ai vu mon chiffre d’affaire en provenance de la France diminuer peu à peu et mon isolement vis à vis de l’édition coréenne n’augurait rien de bon.
Après une période d’abattement, en questionnant mon entourage, je me suis ressaisis et j’ai jeté mon dévolu sur le monde du jeu de rôle américain (et encore merci à l’ami Swal qui avait déjà un pied dans la place pour ses précieuses indications).
J’ai préparé de jolis dossiers et envoyé le tout à Paizo pour commencer, à d’autres puis à Wizards of the Coast. En toute sincérité, je n’y croyais pas trop… Ça a finalement marché et les nombreuses commandes qui ont découlé de ces approches m’ont conforté dans mes démarches. Dans la foulée, j’ai aussi réussi à travailler avec d’autres éditeurs étrangers, en Allemagne avec Fanpro pour l’Œil Noir, en Angleterre avec Usborne pour des ouvrages sur la piraterie, etc.

Cinq ans en Corée reflexions au jour le jour  séoul et la corée éditeurs et éditions

Il aura fallu que je m’expatrie pour m’ouvrir sur l’édition étrangère. Ce constat amenant la suite et la fin de ma réflexion (on y arrive).
Avant 2003, je pense aujourd’hui que je m’étais installé, en France, dans une forme de « routine ».  Mon travail décollait tranquillement et sûrement mais j’ai le sentiment que je faisais un peu toujours la même chose. Un peu d’aventure par ici, un peu de fantastique par là, un peu de jeunesse, de l’historique, etc, mais sans réelle ambition ni véritable remise en question ou but à atteindre.
Les cinq années en Corée furent révélatrices et salvatrices.

Cela tient en très grande partie au côté « ermite » de mon expatriation. A Séoul, je travaillais encore plus seul, toute la journée chez moi. Ce qui n’était pas pour me déplaire, j’ai toujours, et fonctionne encore toujours ainsi. Mais le fait de moins communiquer, comment dire, verbalement ou oralement de part mon faible niveau de coréen (qui n’a guère atteint des sommets depuis), m’a permis de réfléchir. J’ai envie de dire que c’est tout con mais avant je ne réfléchissais pas. Que ce fut sur mon travail, mes illustrations, un sens, une optique à leur donner ou sur moi-même, mes envies de mises en images, ma carrière, mon développement dans le monde de l’édition. Mon blog, lancé en 2005, m’a permis de mettre noir sur blanc ces questionnements que je partageais déjà dans l’intimité.

Cinq ans en Corée reflexions au jour le jour  séoul et la corée éditeurs et éditions

En plus, mes conditions de travail en Corée m’ont permis de me focaliser à deux cent pour cent sur mes images, sur la création pure. Tout simplement grâce au décalage horaire (dans les sept à huit en plus avec la France, 10h du matin à Paris c’est 18h à Séoul). Je pouvais bosser à fond les crayons et pinceaux quasiment toute la journée sans aucune « distraction » à répondre à des appels, régler des imprévus professionnels, etc. Bien entendu, cela fait partie du métier et « c’est comme ça » mais je pouvais profiter de très longs « tunnels » de travail ininterrompu. En revanche, j’ai du faire des efforts et renoncements pour pouvoir répondre du tacotac dès la fin de journée et ce jusqu’à tard dans la nuit pour m’occuper de cette partie relationnelle et parfois encombrante du métier.
Un détail amusant, huit heures de décalage ce n’est pas rien, l’équivalent d’une journée de travail de gagnée ! On me commande à Paris une illustration pour le lundi matin, je peux donc à Séoul travailler jusqu’à la fin de l’après-midi de ce même lundi et toujours être dans les temps ! Ce gain de temps à consacrer à une réalisation n’est pas négligeable. Le revers du truc c’est qu’on peu aussi perdre une journée à attendre une validation ou une réponse à une question, dormant pendant que les autres travail (et inversement). Ceci allant jusqu’à plus de quarante-huit heures de flottement quand il s’agissait des éditeurs américains de la côte Ouest ! On est parfois ralenti en communication mais les illustrations y gagnent peut-être un peu en finition.

La Corée m’a donné un sacré coup de pouce car je réalise que si j’étais resté en France, je n’aurais peut-être pas eu l’énergie ni le temps de me creuser de nouvelles pistes et de tenter d’entrevoir de nouveaux horizons ailleurs, trop accaparé par la situation en place, emporté par le mouvement. Je n’aurais peut-être jamais trouvé l’espace et la tranquillité pour mettre à plat mon travail pour une forme d’auto-analyse approfondie. Ce n’est peut-être que pure spéculation mais je ne crois pas me tromper.

Cinq ans en Corée reflexions au jour le jour  séoul et la corée éditeurs et éditions

Le retour en France en 2008 fut complexe. Agréable de se retrouver proche de la famille et des amis mais tendu pour la partie professionnelle. Dans quelques jours, cela fera – déjà – deux ans que je grabouille au bord de la Marne et j’ai encore du mal à maintenir un rythme, à reprendre mes marques. C’est curieux.

En tout cas, je souhaite à tous les illustrateurs et dessineux, qu’ils soient amateurs ou confirmés, de vivre une telle expérience. Une remise en question au forceps mais positive, un éloignement professionnel salvateur et constructif. Une belle expérience que j’espère bien renouveler un jour, en Corée certainement et pourquoi pas ailleurs. J’ai la bougeotte maintenant et je repense souvent à la préface de Bertrand Piccard en ouverture du livre consacré à son grand-père Auguste que j’ai mis en images. Il évoque ce qui a poussé ses aïeuls (et lui-même) à explorer et découvrir le ciel et les abysses : la confiance en l’inconnu Cinq ans en Corée reflexions au jour le jour  séoul et la corée éditeurs et éditions

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8 commentaires.

  1. Vincent Dutrait, le Dimanche 30 mai 2010 à 10 h 29 min, a écrit :

    Pour une vision plus d’ensemble, je pense que ces articles peuvent venir compléter ces cinq années en Corée :
    http://www.vincentdutrait.com/.....perennite/
    http://www.vincentdutrait.com/.....-la-suite/

  2. Jipé, le Dimanche 30 mai 2010 à 12 h 20 min, a écrit :

    Ca donne bien envie de faire les valises !! Très intéressant cet article. :)

  3. sandy, le Lundi 31 mai 2010 à 7 h 37 min, a écrit :

    Très intéressant, effectivement. Maintenant, la remise en question va devoir avoir lieu en France. Cela risque d’être plus dur mais encore plus salutaire peut être ;)

  4. Pezito, le Lundi 31 mai 2010 à 11 h 51 min, a écrit :

    Apparemment, beaucoup d’expatriés ont cette sensation que « rien n’a bougé » quand ils reviennent en France après quelques années à l’étranger. Sans doute le contraste avec toutes ces découvertes, cette nécessité de s’adapter au quotidien ! Ça semble en tout cas quelque chose à vivre quand on en a l’occasion. :)

    Tes commentaires sur l’artbook « Fantasy Alchemist » m’ont amené à me poser une question (que je te pose, du coup ^^) : quand on publie un artbook de travaux passés et présents, dont les droits d’exploitation peuvent varier, comment ça se passe ? Est-ce qu’il s’agit avant tout de contacter chaque ayant-droit pour obtenir une autorisation, est-ce qu’en tant qu’auteur tu t’es réservé le droit d’utiliser tes images à titre d’auto-promotion… ? Sachant que l’éditeur coréen gagne aussi de l’argent sur la publication de ce livre, j’imagine que les divers éditeurs des images utilisées ne se contentent pas de donner leur bénédiction. :?:

  5. Sirtin, le Lundi 31 mai 2010 à 12 h 05 min, a écrit :

    En gros, tu t’es fait un trip genre à « l’ermite » pour atteindre la sagesse, voire la sérénité, hugh !
    :lol:

    Quant à l’inconnu, faut-il nécessaire la découvrir en voyageant ou bien pouvons-nous la trouver sans bouger de son fauteuil ?

  6. Vincent Dutrait, le Jeudi 3 juin 2010 à 9 h 11 min, a écrit :

    Pour Pezito, à vrai dire, en revenant en France, au bout de quelques mois, j’ai même été sidéré que tout avait « régressé » et j’exagère à peine. De 2003 à 2008, avec l’arrivée dont sait qui au pouvoir, j’ai eu du mal à reconnaître mon pays et ses valeurs, même si je ne suis pas fervent patriote ou nationaliste forcené… Curieux. Et je peux vous assurer que c’est loin d’être évident pour un Français de revenir s’installer en France après une longue absence, un vrai parcours du combattant, que ce soit pour l’administratif, le logement, sécu & co. Ahurissant, un comble.

    A propos des images reprises dans « Fantasy Alchemist », à l’époque j’avais demandé l’autorisation de tous les côtés et ça n’avait pas vraiment posé de problème. En effet ça soulève le fait qu’un éditeur va engranger des revenus avec un matériel destiné premièrement à autre chose pour un autre. Mais bon, comme c’était en Corée, à l’autre bout du monde et que j’étais pas connu ici et là-bas, je crois que les éditeurs s’en cognaient pas mal et je me demande même s’ils avaient déjà été confrontés à ce genre de situation.
    En revanche, il y a peu, un éditeur anglais souhaitant faire paraître un artbook collectif sur la Fantasy m’a demandé UNE image. J’ai questionné l’éditeur concerné qui a exigé de la paperasse, qu’il soit clairement indiqué « extrait de l’ouvrage, blablabla, avec l’aimable autorisation de blablabla » et, surtout, que 8 exemplaires lui soit adressé ! J’ai trouvé que c’était abusé et démesuré en comparaison de ce qui était demandé, tout ça pour UNE image…
    Finalement l’éditeur anglais, désolé et dépité, s’est rétracté et je ne figure pas dans le collectif, argh… Vous imaginez un éditeur qui publie un collectif et qui devrait adresser 8 exemplaires de son bouquin à chaque éditeur concerné ? C’est énorme…

    Et pour Sirtin, vrai tu as vu et bouger moins tu le ferras, le monde minuscule tu découvriras. La Corée c’est mieux sur place qu’en carte postale ? Hein ? ;)

  7. Pezito, le Jeudi 3 juin 2010 à 9 h 55 min, a écrit :

    Hum, en effet c’était abusé… La paperasse légale ok, les mentions à la rigueur, mais 8 exemplaires par-dessus tout ça !? Dommage pour ton image, tant pis pour l’éditeur. :?

  8. Manu, le Samedi 5 juin 2010 à 20 h 27 min, a écrit :

    Je ne peux que confirmer et partager les propos de Vincent! ( J’ai moi meme pris mes clics et mes clacs en 2003 pour la Russie où je vis d’ailleurs toujours ). En gros, comme le dit Vincent c’est vrai que:

    1. La France ne manque pas plus que cela quand on sait s’adapter et si on est curieux de son pays d’accueil

    2. Le fait de changer de culture, de décors, etc…Offre une vision beaucoup plus large à tous points de vue. On découvre et se redécouvre. C’est vraiment le plus gros point positif, je le confirme.

    3. En effet, les valeurs de la France ont bien changé et c’est bien triste. Après un bref essai de retour en 2006 et, je le confirme, des complications administratives et autres ainsi qu’une impossibilité d’adaptation au nouveau visage français, je suis revenu au bout de 3 mois, avec femme et enfant au pays du caviar. Finalement, je ne m’en porte pas plus mal.

    Bref, l’air du large à du bon!

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