
Illustrations, partage et enseignement
Suite à l’article Illustrations, partage et vidéo, on m’a écrit – entre autres – ceci : Comment ça se passe à Emile Cohl avec les élèves ? Quelle est la part de ce que tu divulgues et de ce que tu gardes pour toi ? Ce n’est pas difficile de mener une carrière pro dans l’image et en même temps la dévoiler au sein d’une école ? Et qu’est-ce que tu peux apporter aux étudiants en plus de tout ce qu’il y a déjà sur ton blog ? Ce que tu écris sur ton blog est déjà bien suffisant non ?
Tout d’abord, si je souhaitais garder quelque chose pour moi, je ne serais certainement jamais retourné à Emile Cohl pour passer de l’autre côté, dans l’enseignement. L’intérêt justement c’est que les enseignants ont une vie professionnelle bien remplie qui nous permet d’enrichir et développer nos cours.
A Emile Cohl, je donne deux cours. Un cours de bande dessinée en tandem avec Olivier Jouvray, pour les étudiants de 1ère Année, quatre vingt personnes d’un coup. Le cours dure huit heures, une journée pleine et il s’agit d’exercices. C’est intense. Disons, pour simplifier, que ce cours a peut-être plus une vocation magistrale et technique. Je n’entrerai pas dans les détails mais les étudiants font leurs gammes avec nous. Ils démarrent, en 1ère Année, c’est de l’entraînement, de l’apprentissage pur et dur pour toucher à l’essentiel et nous évoquons avec eux la narration par l’image, par la bd.
Mon autre cours est différent. Là, je suis seul, une journée avec les 3ème Année, une trentaine d’étudiants de la section Édition, c’est-à-dire bd et illustration. Ce cours tient plus du suivi de dossier ou suivi de diplôme. Les étudiants me présentent l’avancée de leurs travaux, me questionnent et je les aiguille pour les mettre sur la bonne voie leur apportant aide et conseils.
Pour répondre aux dernières questions citées plus haut, il est vrai que j’ai déjà avancé pas mal de choses sur mon blog. Mais il y a une différence et pas des moindres, c’est la discussion et l’échange qui dépassent largement le cadre de commentaires. Certes, avec les 3ème Année, je commence toujours mes cours par quelques réflexions et discussions sur le métier abordées ici-même. Le blog, là oui, me sert souvent car j’y ai stocké quantité de questionnements et interrogations. Le blog peut faire office de point de départ, d’accroche à des échanges avec les étudiants sur des points qu’ils n’ont peut-être jamais envisagés ou imaginés, la tête dans le guidon des études. Ou je soulève des débats et problématiques à venir, pour leurs premiers pas dans le métier.
A l’inverse, mon expérience d’enseignement enrichit considérablement ce que j’écris ici. Par exemple des articles comme Les blogs et les jeunes auteurs, Oldies but goodies ?, Trucs et Astuces, Et mon écran c’est du papier ?! ou encore le couple Quatrième de couverture et Le livre et son vocabulaire m’ont été directement inspirés par mes conversations avec les élèves, de fil en aiguille. C’est un enrichissement mutuel.

Il y a une autre différence, de taille (!), entre un de mes tutoriels, mon blog et un cours à Emile Cohl. Quand je suis à côté d’un étudiant qui me présente ses images, je suis en réaction. En réaction à un univers, à une démarche, un style, une technique, un état d’esprit. Je dois réfléchir avec l’étudiant, me projeter et essayer soit de débloquer une situation avec des propositions ou solutions, soit encourager et soutenir pour aider à poursuivre dans cette voie. C’est sacrément complexe, une gymnastique intellectuelle bouillonnante. Nous discutons ensemble. Nous ne sommes pas toujours d’accord, des conflits apparaissent ou de belles ententes voient le jour. L’étudiant expose, argumente, se défend, je critique, conteste, stimule ou conforte, on débat, on explique, etc. Avec certains cela peut prendre quelques minutes et avec d’autres s’étendre sur plusieurs heures…
Je dis souvent aux élèves qu’ils élaborent un diplôme sur l’année alors que nous, enseignants, en préparons une bonne trentaine en même temps ! C’est là tout l’intérêt d’un enseignement et d’une école avec des professionnels du métier aux commandes. Les étudiants se confrontent à des personnes qui en sont peut-être déjà passées par là, qui se sont déjà opposées à ces problèmes et, surtout, qui ont certainement trouvé des solutions, des réponses, de par leur expérience. Ce qui ne remplacera jamais un tutoriel et qui n’a rien à voir avec un article sur un blog (ou de n’importe quel bouquin d’ailleurs). L’échange direct particulier, personnalisé, en réaction, le face à face, est unique et irremplaçable.
Je dois reconnaître que j’apprends aussi énormément ainsi. Par exemple, batailler avec un univers ou un style ou une optique qui ne sont pas les siens, c’est passionnant et ça force souvent à d’intéressantes remises en question et à d’inattendus cheminements. Je me surprends fréquemment à avoir des idées ou positions nouvelles sur l’image que je n’aurais pas pu déclencher autrement. Peut-être justement parce que la diversité des travaux que j’ai sous les yeux me sort de mes ornières.
En tout cas, même si cela peut s’avérer parfois harassant physiquement, un sacré investissement d’énergie et de malaxage de cerveau, j’adore donner des cours à Emile Cohl et cette année, je fais partie du jury de diplôme, une grande première. Une nouvelle expérience qui s’annonce captivante et quoi de plus gratifiant et agréable que de voir par la suite (voir ici) un élève développer un univers, un style, une technique et s’épanouir dans le métier !
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Bonjour Mr Dutrait ,
Enseignement vous toujours a Cohl ?
Cordialement